"Le hameau" - William Faulkner

"Son visage était aussi vide d’expression qu’une pâte à tarte avant la cuisson."

"Le hameau" est le premier volet de la trilogie dite "des Snopes", que complètent "La ville" et "Le domaine". Ce titre est lui-même scindé en quatre parties -ou quatre "livres", ainsi qu’elles sont intitulées- qui pourraient se lire indépendamment les unes des autres, mais que l’auteur, avec cette parfaite maîtrise de la construction qu’on lui connaît, lie.

On est dans le comté (fictif) de Yoknapatawpha, familier aux lecteurs de l’écrivain. Le hameau est celui de Frenchman’s Bend, isolé au fond d’une vallée fertile où l’on cultive le coton et le maïs (pour son alcool). Plus ou moins coupé du reste du monde, il est régi par ses propres lois, et les agents fédéraux n’y sont pas les bienvenus ; les noirs évitent eux aussi de s’y aventurer.

Will Varner est le personnage le plus important du pays. Il en est le plus gros propriétaire terrien, et accessoirement celui de l’ancien domaine du Français qui a donné son nom au hameau, qui n’était d’ailleurs sans doute pas français, mais en tous cas étranger, et dont plus personne n’a gardé de souvenir. Il est administrateur du district, et fait aussi office, selon les besoins, de juge de paix ou de vétérinaire (entre autres) … Il a eu seize enfants, dont Jody -le neuvième-, qui s’occupe du magasin où les Varner font commerce de biens hypothéqués, de matériel agricole, et s’occupent de l’égreneuse. Père et fils ont également acquis au fil des années de nombreuses fermes éparpillées dans tout le comté.

C’est au cœur de cette organisation et de cette hiérarchie bien établie qu’arrivent les premiers Snopes, parmi lesquels figurent Ab le patriarche, et son fils Flem, à qui est dédiée la première partie. Ces petits fermiers traînent avec eux une sale réputation d’incendiaires, dont on ne sait si elle est avérée ou entretenue par les Snopes eux-mêmes pour en imposer. Avec succès puisqu’en effet ils s’imposent, d’abord comme métayers sur une ferme des Varner, puis en plaçant Flem comme commis du magasin susmentionné.

Et puis peu à peu d’autres Snopes -cousins plus ou moins éloignés des premiers- apparaissent dans le hameau, sans qu’on les ait vus arriver. Un tel remplace du jour au lendemain le maréchal-ferrant établi à Frenchman’s Bend depuis des décennies, tel autre est soudainement installé dans une autre des fermes des Varner… A l’image du personnage de Flem, aussi rusé que taiseux, investi d’une assurance décomplexée qui se passe de mots, c’est une implantation insidieuse, d’une envahissante discrétion si l’on peut dire, qui précède l’étape d’un renversement subreptice des rôles qui porte les Snopes au rang de maîtres.

Les livres suivants s’attachent respectivement au destin d’Eula Varner, adolescente paresseuse à l’extrême dont les formes précocement plantureuses mettent les hommes en transe, et que son père "cèdera", avec son héritage, à Flem ; à l’amour éperdu qu’un simple d’esprit éprouve pour une vache, puis à la bascule dans la démence d’un paysan berné par un des Snopes. Ces épisodes composent comme une chronique où ces derniers, bien que figures centrales, ne sont jamais évoqués que de manière indirecte, par le regard de tiers, notamment celui de Ratliff, marchand itinérant et ainsi témoin d’événements qu’il colporte en même temps que ses machines à coudre à l’occasion de ses tournées, ou encore ceux des hommes qui depuis la galerie du magasin des Varner où ils paressent de longues heures durant, observent et commentent à mots couverts ce qui se passe dans la bourgade. Cette chronique, qui dépeint une humanité peu reluisante, marquée par l’avarice et la fourberie, voire par la perversion, est celle d’une transition, plus précisément celle du remplacement, après la guerre de Sécession, de l’indolente aristocratie sudiste par de modestes blancs retors et opportunistes qui préfigurent une future petite bourgeoisie de banquiers et d’affairistes.

Le roman fait cohabiter l’art de l’ellipse, matérialisé par des sauts temporels ou l’immersion directe dans des situations dont le contexte ne s’éclaire qu’a postériori, et celui de la pseudo digression, l’auteur empruntant des chemins de traverse qui semblent nous éloigner du sujet, alors qu’en réalité non seulement ils y reviennent, mais se révèlent indispensables à la cohérence de l’ensemble. Si cela rend la lecture parfois ardue, le plaisir est néanmoins au rendez-vous, notamment grâce à la vivacité, voire la truculence des dialogues, et à la précision avec laquelle William Faulkner donne chair à ses personnages.



Cette lecture fait suite à une invitation de Nathalie.

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