"Le Peuple de l’Abîme" - Jack London

"Et ainsi, bonnes gens, s’il vous arrive un jour de visiter Londres et d’y trouver des hommes endormis sur des bancs ou sur l’herbe, ne croyez surtout pas que ce sont là des fainéants, qui préfèrent le sommeil au travail."

Eté 1902, Jack London doit couvrir la guerre des Boers comme correspondant pour un média américain. Mais lorsqu'il arrive en Angleterre le 6 août, la guerre est finie. Il reste alors à Londres et il décide de vivre pendant six semaines dans le quartier pauvre de l'East End. Il va se plonger, "corps et âme", dans ces bas-fonds de la capitale anglaise, où vivent travailleurs misérables et sans abri. Son reportage est initialement publié en épisodes dans un magazine.

Afin que l’immersion soit totale, il se met en quête d’un logement dans le quartier, y cherche du travail, dort dans un asile de nuit… En documentant ces expériences auxquels s’ajoutent les nombreux témoignages qu’il collecte au contact des habitants, il restitue le spectacle quotidien de la misère, dépeint ses effets sur les corps, montre ce que signifie concrètement être pauvre, et comment la pauvreté et le malheur sont criminalisés. Il se confronte au spectacle de la malnutrition, de l’analphabétisme, des maladies -tuberculose, scarlatine… 

Les journées à s’échiner pour un salaire de misère permettant à peine de survivre ou à chercher un travail alternent avec des nuits où l’on s’entasse dans des logements d’une extrême insalubrité, quand on a la chance d’avoir un logement. Et quand on n’en a pas, il faut dès le début de l’après-midi se positionner dans les interminables files de sans abri en quête d’une place en asile (et donc choisir entre chercher un toit ou un travail), sans aucune certitude d’en obtenir une. Les malheureux qui ont alors été refoulés vont devoir "porter la bannière", c’est-à-dire marcher toute la nuit dans les rues, se coucher dans les lieux publics étant interdit -la police y veille-, avec le ventre vide, la pluie et/ou le froid se mettant parfois de la partie.

La chance de disposer d’un toit est par ailleurs toute relative, les propriétaires se montrant aussi cupides qu’ingénieux pour optimiser des logements majoritairement malsains. On retiendra entre autres le système de relais -on ne loue, en roulement, que pour certaines tranches horaires- ou ces pièces compartimentées en "cabines", dénuées de toute porte pour préserver quelque intimité. Le pauvre se voit ainsi rappelé en permanence qu’il n’a pas la moindre individualité, ni la moindre valeur.

Cette promiscuité favorise la vulgarité et l’obscénité, les "spectacles indécents abondent dans la rue" et pervertissent les enfants, qui ne peuvent que se transformer en "adultes dégénérés", d’autant plus qu’ils naissent et grandissent généralement dans les vapeurs d’alcool. Le sort des femmes n’est guère plus enviable, esclave de maris dont elles dépendent économiquement, et qui se défoulent sur leurs épouses des frustrations et des humiliations subies au travail.  De nombreux pauvres s’interdisent d’ailleurs de fonder une famille, ce qui reviendrait à la condamner à la précarité et la destruction. 

Territoire du déterminisme, l’East End est ainsi néfaste à toute possibilité de lignée. Même celles des habitants des zones rurales qui s’y déversent en offrant une main d’œuvre vigoureuse qui concurrence les citadins à leur désavantage, meurent à la troisième génération. Prisonniers d’un environnement qui anéantit toute force physique et morale, annihile toute énergie, et les  transforme en hommes "stupides, lourds, et dépourvus de toute imagination", les travailleurs subissent un cercle vicieux qui condamne tôt ou tard à l’inéluctable chute dans le plus extrême dénuement : les conditions de vie et travail, en les rendant faibles et malades, finissent par les rendre inaptes à tout emploi.

Certains en arrivent alors aux pires extrémités, attentant à leur propre vie -en cas d’échec, une condamnation aggravera encore leur situation- ou à celles des leurs.


Des données chiffrées viennent étayer ces observations, et leur confèrent une ampleur alarmante. En ce début de XXème siècle, à Londres, un adulte sur 4 meurt dans un établissement de la charité publique, et plus d’un million de personnes gagnent 21 shilling ou moins par famille et par semaine (ce qui est ridiculement faible, comme le démontre l’auteur en dressant le budget des achats indispensables). L’espérance de vie des habitants de l’East End est de 15 ans inférieure à celle des résidents des quartiers ouest, et 55 % des enfants y meurent avant d’avoir atteint leur cinquième année (contre 18 % pour ceux qui vivent dans l’ouest londonien).

En mettant en évidence ces criantes inégalités sociales, l’auteur veut montrer comment les forces de la société industrielle, qui contraint les "incapables" à vivre de manière dégradante, les élimine et renouvelle constamment le nombre de sans-emplois. Il va plus loin en désignant comme coupable une société matérialiste davantage fondée sur la propriété que sur l’individu, et remet en cause l’iniquité d’un système basé sur un progrès pourvoyeur de confort et de productivité croissante, qui laisse vivre ceux qui permettent de le faire fonctionner dans des conditions que rejetteraient les membres de tribus les plus primitives… L’auteur y voit l’échec d’une civilisation, les prémices de l’écroulement d’un vaste empire mis entre les mains de "gestionnaires au petit pied".

Le récit, où s’insèrent extraits de journaux ou de comptes-rendus d’audience, photos prises par l’auteur lui-même, témoignages divers…, oscille ainsi reportage, essai sociologique et réflexion. Jack London le colore de son écriture éloquente, imagée, à travers laquelle se manifestent son indignation et sa tristesse face à ces êtres que l’on dépouille de leur dignité.


Un autre titre pour découvrir Jack London : Martin Eden

Une participation à l'activité "Les Classiques, c'est fantastique" orchestrée par Moka, qui proposait en ce mois d'avril une battle opposant Jack London à Ernest Hemingway.

Commentaires

  1. nathalie27.4.26

    Je suis allée relire mon billet parce que je me souvenais que je l'avais lu, apprécié de réquisitoire, mais avec des réserves.. qui sont surtout sur la forme du livre, qui m'avait paru manquer de construction. Et puis évidemment les trucs sur la race, London tel qu'en lui-même. Ceci dit, ça n'enlève rien à la force de la description, à ce tableau très complet.

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  2. Ce travail en immersion n'était sans doute pas courant à l'époque. il fallait bien du courage ! Malheureusement, j'ai l'impression que certaines choses n'ont pas changées concernant les travailleurs pauvres. Est-ce que tu as vu le documentaire que François Busnel a consacré à Jack London ? Il est passé le 8 avril sur la 5.

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  3. Oh ce genre de récit m'intéresse! A la bibli, avec d'autres, je note!

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  4. Anonyme27.4.26

    Je veux le lire, j’adore tellement Martin … euh Jack (Une Comète). Je le note pour le lire avant la rentrée de septembre

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