"Les villages de Dieu" - Emmelie Prophète

"N’importe quel silence entre deux êtres ouatait le bruit de la Cité de la Puissance Divine."

J’ignore si c’est le reflet de la réalité, mais dans le roman d’Emmelie Prophète, les ghettos de la périphérie de Port-au-Prince portent, comme s’ils étaient des lieux saints, des noms bibliques. Triste ironie…

La narratrice nous fait plus précisément découvrir celui de la Cité de la Puissance Divine, situé près d’une mer dans laquelle elle n’a jamais trempé les pieds, mais dont elle connaît par cœur les ruelles labyrinthiques, si étroites qu’on les appelle des corridors.

Célia, "petite et pas très jolie", a tout juste vingt ans. Sa Grand Ma, qui l’a élevée suite au décès d’une mère toxicomane et atteinte du sida dont elle n’a aucun souvenir, est morte à son tour quelques mois auparavant. Un soir d’affrontement plus intense que les autres entre gangs rivaux a eu raison de son cœur. Pour survivre, Celia se prostitue. Elle n’a qu’un seul client, qui chaque jour se présente à 18h30 tapantes, un homme laid et ventripotent, timide et plutôt délicat. Elle assure aussi la subsistance de son Tonton Frédo, avec qui elle cohabite, oncle alcoolique au point de n’être jamais lucide, dont les rêves olympiques, alors qu’il était un jeune athlète doué, se sont des décennies auparavant fracassé contre le mur de l’indépassable infériorité qu’induit la misère.

Elle décrit son quotidien dans ce quartier de bicoques faites de bric et de broc, bâties les unes sur les autres dans la plus totale anarchie, univers du brouhaha permanent qu’instaurent les disputes entre voisins, les tirs de projectiles, les radios à fond, et les cris des enfants, et la pestilence que dégagent les eaux stagnantes des rigoles, les odeurs mélangées de graisse et de sueur, de détritus pourris, d’alcool et d’épices.

Oubliés des pouvoirs publics, les habitants de la Cité sont devenus insensibles au délabrement généralisé qui les entoure, tout comme ils se sont habitués au bruit des armes que nourrissent les incessantes guerres de gangs menées par des chefs interchangeables à l’espérance de vie très courte, qui terrorisent la population par un savant mélange de violence et de charité calculée, distribuant les denrées volées aux camions de ravitaillement ou finançant les trop fréquentes funérailles, lot d’une misère propice aux morts précoces et aux maladies d’un autre temps...  

Naturellement endurcie par ce spectacle permanent de la mort et de la pauvreté, Célia livre une parole directe et spontanée, portée par l’énergie de la débrouille. L’absence de perspectives sur du long terme, l’impossibilité d’avoir la moindre prise sur son destin, ancrent dans le présent et la nécessité de gérer sa survie au jour le jour. Elle s’invente une vie sur Facebook, où elle est Cécé la Flamme. Elle y documente le quotidien et y dresse le portrait de ses voisines, attachée à capter, au sein de ce sordide univers, les marques d’une solidarité et d’une générosité, très souvent féminines, qui résistent à la très grande violence, à la misère et à l’indifférence. Son compte attire bientôt des milliers de followers...

Le récit n’occulte rien de la dureté inhérente au contexte, mais exclue tout misérabilisme, grâce à la vitalité de la narratrice, ainsi qu’à sa volonté farouche de liberté et son indéfectible loyauté envers les siens.

Un coup de cœur.

Commentaires

  1. Il y a beaucoup d'endroits sur Terre où il est difficile de survivre, Haïti est l'un de ceux-là. Ce doit être dur à lire, même s'il y a peut-être, une petite "flamme" d'espoir ?

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