"Je ne suis pas là" - Lize Spit

"Simon faisait partie des rares personnes à être plus belles de près que de loin."

Le récit, porté par la voix de Leo, fait des allers-retours entre trois temporalités.

La première est celle de sa rencontre avec Simon et des débuts de leur vie de couple.  Alors étudiants, c’est un deuil similaire qui les rapproche, celui de leur mère. Lorsqu’il perd la sienne, cela fait deux ans que Leo peine à faire son deuil d’une femme qui aura passé sa vie de couple à subir un époux autoritaire et exclusif. Immédiatement, une osmose nait de leur solitude et de leur détresse communes. Leur relation est empreinte d’une familiarité et d’une tolérance qui repousse toute gène et tout dégoût, l’autre étant accepté et aimé dans une entièreté qui inclus ses pires manies, ou les moins ragoutantes de ses sécrétions. Leur union se renforce au fil des nombreux rituels communs qu’ils instaurent, allant jusqu’à s'inventer leur propre langage.

La seconde est celle du moment de bascule qui survient à partir du moment où Simon, après s'être fait faire un tatouage derrière l'oreille, quitte la boîte de graphisme où il exerçait ses talents -unanimement reconnus comme exceptionnel- et se lance, avec un enthousiasme suspect, dans un projet hasardeux. Il est alors en couple avec Leo depuis dix ans.

La dernière est ancrée dans un présent qui suit la seconde de quelques mois, et consiste en un angoissant compte à rebours d’une dizaine de minutes qui s’étire sur tout le roman, autour d’un drame dont on découvre peu à peu les circonstances, impliquant Simon et Lotte, la meilleure amie de Leo.

C’est donc un roman confiant en la patience du lecteur, et qui jamais ne la trahit. Si l’intrigue progresse avec une certaine lenteur, que l’on doit à la minutie avec laquelle la narratrice expose les faits à l’origine de cette issue tragique, à aucun moment elle n’ennuie.

En décortiquant leur dix années de vie commune, Leo y traque les signes avant-coureurs du dérèglement psychologique de Simon. Le lecteur suit toutes les étapes de ce parcours que revit la narratrice. Elle décrit avec exhaustivité, sous les apparences d’une vie sociale relativement épanouie -lui exerçant son métier avec succès au sein d’une équipe dynamique et de confiance, elle travaillant avec son amie Lotte dans une boutique branchée de vêtements pour femmes enceintes tout en cultivant son talent pour l’écriture en tenant un blog-, les détails d’un quotidien qui révèlent l’amour profond qu’il se portent mais aussi les béances qu’ils abritent. Simon a été un enfant harcelé, en butte à un mésestime permanente de soi. Quant à Leo, elle a gardé des années passées dans le foyer malheureux de ses parents et de la mort de sa mère des angoisses démesurées qu’elle contre à l’aide de rituels, une peur pathologique de l’abandon, et un sentiment persistant de culpabilité. Leur rencontre a été un bienfait pour l’un comme pour l’autre. Leo, tranquillisée, a cessé de prendre des somnifères pour dormir, et a permis à Simon, par ses encouragements permanents, de dépasser ses complexes.

Et puis ça a commencé à dérailler, d’abord par de petits signes, une certaine fébrilité dont elle n’a d’abord pas voulu s’alerter. Le lecteur lui-même est confronté à l’énigme que constitue la subjectivité de la narratrice, et l’intensité des questionnements angoissées que suscite la métamorphose subreptice de Simon. N’exagère-t-elle pas l’ampleur et la gravité des actes parfois étranges de son compagnon ? Ses propres dérèglements n’influencent-ils pas son jugement ? Mais le quotidien sombre peu à peu dans une sorte de cauchemar. Leo tient l'inventaire de plus en plus long des comportements bizarres de Simon -ses enthousiasmes soudains et débordants, sa paranoïa... Le moindre détail devient signifiant. Tiraillée entre la nécessité de préserver son propre équilibre mental et son désir désespéré de sauver Simon, de ne pas le trahir, elle s’épuise dans une vigilance constante pour prévenir la moindre crise, attentive à tout ce qui pourrait susciter chez son compagnon un sentiment d’infériorité ou d’angoisse…

On retrouve dans "Je ne suis pas là" ce qui m’avait tant impressionnée dans "Débâcle", la capacité de Lize Spit à faire advenir le tragique de manière aussi subtile qu'implacable par une construction minutieuse, qui donne le temps au lecteur d’une immersion totale et donne à son propos une solidité irréfutable.

Une auteure décidément à suivre.


Une première participation aux Pavés de l'été, qui débutent aujourd'hui chez Sibylline (592 pages en format poche, chez Babel).


Petit Bac 2026, catégorie "Pronom personnel"

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