"Quatre jours sans ma mère" - Ramsès Kefi

"Au vrai, je ne l’ai jamais autant aimée que depuis qu’elle a filé."

Elle avait vraiment besoin de s’absenter. Elle reviendra quand elle sera prête. Voilà en substance les mots qu’Amani a prononcés au téléphone à son époux Hédi et laissés sur une note à son fils Salmane, avant de disparaître.

Pour les deux hommes, c’est la stupeur. Le premier réflexe d’Hédi est d’éviter que cette fâcheuse affaire s’ébruite. Son deuxième est de jeter son alliance et de décréter qu’il est hors de question qu’Amani remette un jour les pieds chez eux : "ici, une femme ne se barre pas en laissant un homme à la maison. Elle doit rester, quoi qu’il en coûte". Ici, c’est La Caverne, ensemble HLM des environs de Paris dont les habitants, inspirés par son nom, ont décoré les tours d’aurochs et autres mammouths.

Mais c’est surtout sur la réaction de Salmane, dont il fait son narrateur, que s’attarde l’auteur. Salmane est un grand garçon de trente-six ans qui vit toujours chez ses parents, libre de toute entrave et de toute responsabilité, dormant dans sa chambre d’enfant tapissée de Schtroumpfs, incapable même de faire fonctionner la machine à laver. Il n’est pourtant atteint d’aucune déficience mentale ou physique, puisqu’il a obtenu un Master d’histoire ancienne, qu’il s’est contenté d’accrocher, "à hauteur de crucifix", au-dessus de son lit. Au grand dam de son père, il se satisfait, dans le cadre d’un compromis fixé avec ses parents, d’un emploi sous-payé dans un fast-food, qui lui permet de participer aux frais de son hébergement. Contrairement à ce que croit Hédi, qui le prétend influencé par sa bande de copains « attardés », c’est bel et bien Salmane qui est le meneur, depuis toujours, du groupe de glandeurs avec lesquels il réalise sa seule ambition : traîner dans ce cocon que représente La Caverne.

Il faut dire qu’Hédi et Amani lui ont transmis leur attachement pour cette cité plutôt tranquille, entre ville et campagne davantage qu’en banlieue et où, si on trouve bien quelques truands, ne sévissent ni grande délinquance ni pauvreté extrême. Exempt de toute dégradation, elle est même devenue le refuge de cadres trop fauchés pour investir dans Paris. Le couple y est arrivé à la fin des années 1970. Originaires de Tunisie, tous deux orphelins, ils n’ont voulu garder aucune attache avec leur pays d’origine, et ont été des "modèles d’intégration et d’honorabilité", travaillant lui comme ouvrier, et elle comme femme de ménage. Contrairement à beaucoup qui ont trimé pour s’acheter un chez soi, le couple n’a jamais envisagé de quitter La Caverne, où il considérait avoir trouvé un foyer, presque un pays. Bien qu’en ayant les moyens, ils n’ont jamais éprouvé ne serait-ce que l’envie de partir en vacances.

Dévasté par le départ de sa mère, Salmane réalise peu à peu l’égoïsme dont il a fait preuve vis-à-vis de celle qui s’est toujours montrée douce et compréhensive, présente sans être invasive. Depuis combien de temps n’a-t-il pas accédé aux demandes d’Amani de partager des moments ensemble, préférant zoner avec ses potes -ce qu’elle ne lui a pourtant jamais reproché- ? Ce n’était pas du rejet, mais l’indifférence de ceux qui n’ont pas besoin de faire d’efforts pour qu’on soit toujours là pour eux, pour qui l’affection et la disponibilité sont acquises quoi qu’il arrive.

A travers les souvenirs de sa mère que convoque Salmane, se dessine en creux le portrait d’une héroïne ordinaire et pourtant singulière, une femme discrète, appréciée pour sa ponctualité et son efficacité dans le cadre d’un travail qu’elle aimait bien car il ne nécessitait pas de parler avec les autres, qui partageait avec son amie Maria trois passions : la musique, le dessin et le Parti Communiste, et qui depuis qu’elle s’était brouillée avec elle s’adonnait à la lecture et à de longues marches.

Quant aux raisons qui ont poussé Amani au départ, nous les découvrons peu à peu en même temps que ses époux et fils.

Une lecture faite avec beaucoup de plaisir, portée par la voix du narrateur qui donne à ce texte sensible un rythme vif et un ton où se mêlent humour et mélancolie.


Les avis, entres autres, de Luocine - SandrineEimelle - Aifelle - Manou

Commentaires

  1. J'ai beaucoup aimé ce livre, je me souviendrai longtemps du désarroi des deux hommes qui n'avaient jamais réalisé avant son départ de tout ce que leur apportait cette femme. Un vrai coup de coeur pour moi. Merci pour le lien.

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    1. Ca a été une très bonne lecture pour moi aussi. Un auteur à suivre...

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  2. Encore un qui traîne dans la PAL, la rencontre avec l'auteur il y a quelques mois était très sympa !

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    1. Je n'en doute pas, je l'ai vu lors de son passage à La Grande Librairie, lors de la sortie de ce titre, il m'avait fait très bonne impression :). Et tu ne devrais pas être déçue par ta lecture.

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  3. Philippe D3.6.26

    Un premier roman qui t'a bien plu apparemment !

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