"La saga des émigrants" – Tomes I & II : "Au pays" et "La traversée" - Vilhelm Moberg
" (…) quiconque prétendait que les hommes étaient égaux et devaient mettre leurs biens en commun n’avait rien de bon à attendre de la vie."
"La saga des émigrants", série romanesque, déploie
le destin de paysans suédois qui émigrèrent, au milieu du XIXème siècle, vers
les Etats-Unis d’Amérique. Originellement parue en quatre romans, elle est
scindée, dans sa traduction française au format poche, en cinq volumes.
L’intrigue gravite autour de la famille Nilsa, lignée de
fermiers du Småland (région du sud-est suédois) comptant régulièrement parmi
ses membres un homme au nez proéminent au point de le défigurer, cette
caractéristique physique s’accompagnant d’un caractère bien trempé. Le dernier
en date à avoir hérité de l’insigne tarin est Karl Oskar, qui s’échine à
exploiter un morceau de terre jonché de rochers. Il est marié à la très pieuse
Kristina, habitée par la conviction que tout ce qui arrive est la volonté de
Dieu, et dont l’unique péché est un goût immodéré pour la balançoire, auquel
elle s’adonne en cachette. Le couple est lié par un véritable amour, fait
d’attention et de respect mutuels. Leur foyer s’élargit rapidement, Kristina
enchaînant les grossesses… Karl Oskar a également la charge de ses parents et
de son jeune frère Robert, placé comme valet dans un domaine au maître tyrannique
et brutal. L’adolescent, rétif à l’autorité, en a fait l’amère expérience en
recevant une gifle si forte qu’elle l’a rendu quasi sourd d’une oreille.
Au noyau que constituent les Nilsa s’ajoute un oncle de
Kristina, Danjel Andreasson, qui a remis au goût du jour l’hérésie professée
par un de leur aïeux (qui a du même coup jeté l’opprobre sur sa descendance), et
fondé une sorte de petite communauté en recueillant de pauvres hères sans le
sou à qui il enseigne ce qu’il pense être la véritable parole de Dieu. Parmi
ces derniers, figurent Ulrika, une prostituée repentie, et sa fille Elin, âgée
de seize ans.
Cette Suède du XIXème siècle est marquée par une structure
sociale inique et rigide, légitimée par une religion très présente : les
pasteurs passent régulièrement dans les domaines vérifier que la domesticité reste
soumise aussi bien à Dieu qu’à ses maîtres. Les paysans, dont les terres, par
un système d’héritage basé sur la division, s’amenuisent à chaque génération
pendant que le nombre de leurs enfants augment, subissent par ailleurs des
aléas climatiques (sécheresses et inondations) qui réduisent certains d’entre
eux à la misère. C’est le cas de Karl Oskar et de Kristina, qui peinent de plus
en plus à subvenir aux besoins de leurs enfants.
Lorsque Robert confie à Karl-Oskar qu’il veut partir aux Etats-Unis
pour y devenir un homme libre, il ignore que la même idée a déjà fait son
chemin dans l’esprit de son frère, qui a entendu parler d’un vaste pays où la
terre, fertile, est confiée presque gratuitement à qui accepte de venir la
mettre en valeur. L’Amérique représente le fantasme d’un pays d’abondance où le
bétail se compte en milliers de têtes, où l’herbe monte jusqu’aux genoux, où
tous ceux qui veulent travailler le peuvent, et où règne l’égalité entre les
hommes. Kristina, réticente, finit par se laisser convaincre. Il faut dire que
c’est une décision difficile à prendre, qui influe non seulement le cours de
leur existence, mais aussi celui de leurs enfants et des générations suivantes.
C’est un départ vers un inconnu dont les sépare une mer à l’immensité
effrayante, en laissant derrière soi des parents et des amis qu’on ne reverra
probablement jamais.
Le projet regroupe le couple Nilsa et leurs enfants, Robert
et son ami Arvid, lui aussi valet, poursuivi par la fausse rumeur de son accouplement
avec une vache qui a rendu son existence insupportable, Danjel Andreasson et sa
famille, ainsi qu’Ulrika et sa fille Elin. S’y ajoute Jonas Petter de Hästebäck,
un voisin des Nilsa qui fuit une épouse devenue invivable.
Leurs motivations sont donc diverses, il s’agit pour les uns
de pure survie, pour les autres de liberté, qu’elle soit sociale, religieuse ou
intime. Cette émigration correspond à un moment de transition dans la société
suédoise, marquée par la volonté d’émancipation de ceux auxquels elle n’a à
offrir que dureté et asservissement. La Suède perdra du fait de l’immigration plus
d’un million de ses citoyens entre 1850 et 1914.

Ayant misé tout ce qu’ils possédaient pour repartir à zéro
dans un pays inconnu dont ils ne parlent pas la langue, ils embarquent sur la
Charlotta en même temps qu’ils rencontrent pour la première fois l’élément
marin, pour une durée inconnue, à destination de New York. Déracinés, ils quittent
un foyer sans en avoir de nouveau.
Ils sont entassés dans l’entrepont sans aucun confort ni
intimité, avec une seule écoutille pour laisser passer la lumière. Une fois les
bagages (difficilement) casés, ils ont à peine la place de poser leurs pieds. C’est
dans ce lieu exigu et malodorant, entourés d’étrangers, qu’ils vont des semaines
durant manger, boire et dormir, avec comme seul espace pour se dégourdir de
temps en temps les jambes une portion de pont mesurant quarante pas sur huit.
Au cours d’un voyage éprouvant et qui leur paraît sans fin, rallongé
par des vents contraires et des tempêtes, ils vont connaître les affres du pire
mal de mer, les maladies -notamment le scorbut- et les poux, la faim et la
privation sexuelle, l’entassement et le manque d’hygiène, l’étiolement des
enfants contraints à l’immobilité…
L’idée du non-retour s’enracine en eux, on ne fait pas deux
fois un tel périple…
L’auteur décrit cette traversée avec une précision quasi
documentaire, mais insère aussi dans sa narration à la troisième personne de
longues apartés où il laisse la parole à ses personnages. Le récit se fait
alors non seulement plus personnel, mais déroge à la dimension factuelle qui le
caractérise par ailleurs.
"L’Eglise, la grande prostituée, ouvrait toute grande
sa gueule pour nous dévorer de sa bouche fétide et puante."
Karl-Oskar, solide et déterminé, bien que conscient des
difficultés à venir, est porté par l’espoir d’une vie meilleure. Kristina rumine
ses regrets d’avoir laissé derrière elle ses parents et le pays de son enfance,
mais se tait, assumant d’avoir accepté de partir. Elle regrette aussi ne pas
pouvoir coucher avec son mari, car pour une fois il n’y aurait pas de risque
que tombe enceinte car l’est déjà…
Robert, attiré par la jeune Elin mais n’imaginant même pas
la toucher, prépare son arrivée en tentant d’apprendre des rudiments d’anglais
dans un manuel. Danjel se contente de prier, persuadé que son Dieu lui
facilitera cette aventure ; il est persuadé que le seul fait de poser un
pied sur le sol américain le rendra capable de s’exprimer en anglais.
Arvid s’émerveille de n’avoir plus personne qui lui dise
quoi faire.
Ulrika, imbue de sa nouvelle foi, constatant le manque de
piété de ses compagnons de voyages, se croit sur le bateau du Diable, en même
temps qu’elle craint que la promiscuité ne la fasse retomber dans le péché de
chair… cette quadragénaire encore très belle attire en effet les regards, au
grand dam de Kristina, que la présence de l’ancienne prostituée à leurs côtés
scandalise. Elle est d’autant plus
surprise et furieuse en constatant que la protégée de Danjel échappe à tous les
aléas de la traversée, ne tombant jamais malade, et se révélant être quasiment
la seule passagère à ne pas avoir attrapé de poux…
Au fil des épreuves que les personnages traversent, les
rapports entre les uns et les autres évoluent et Kristina portera bientôt un
nouveau regard sur Ulrika…




J'ai acheté la série l'été dernier en poche et j'ai commencé à la lire et puis, j'ai oublié les tomes suivants dans ma maison de Haute-Loire :) Du coup quand j'y suis revenue à Noël, j'ai décidé de la garder pour cet été ! Je relirai les deux premiers tomes rapidement avant de la continuer...ça me fera une série à présenter !
RépondreSupprimerL'intrigue et les personnages devraient vite te revenir en mémoire, l'auteur est très précis :)..
SupprimerCela donne envie, merci pour la découverte et ta participation au challenge.
RépondreSupprimerBonne journée, à bientôt !
C'est une série fort prenante et très intéressante, l'auteur nous fait bien sentir ce que ça représente, pour les individus de l'époque, ce grand périple de l'émigration..
SupprimerC'est une chouette série, et ça fait plaisir de la voir remise à l'honneur grâce au Book trip de Fanja, (alors que seul un épisode se passe en mer !). Il faut que je la continue, avec le tome 4, mais j'ai déjà un programme des mois à venir bien chargé !
RépondreSupprimerOn en est donc au même point puisque j'ai lu le tome 3. Je pense lire les deux derniers opus cet été, puisque ce sont des pavés. Si un créneau se libère de ton côté, n'hésite pas à me faire signe pour qu'on prévoit une LC.
Supprimerj'ai beaucoup aimé cette saga moi aussi .
RépondreSupprimerElle est vraiment prenante, il me tarde de poursuivre...
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