"Les abandonnés de l’Ile Saint-Paul" - Valentine Imhof

"Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?"

Ce court récit a paru dans la collection L’affaire qui… que proposent les Editions de l’Aube, dont je reprends ici la présentation : "Parce que les faits divers et leur traitement médiatique sont des indicateurs précis d’une époque, l’Aube noire s’associe à RetroNews, le site de presse de la BnF, pour revenir sur des affaires survenues de la fin du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du XXe. Dans cette série, des autrices et des auteurs de polar ou de roman noir scrutent, chacun dans son style propre, la société française à travers le prisme de la violence."

Le fait divers dont s’empare Valentine Imhof se passe au début des années 1930. A la fin de sa campagne de pêche à la langouste, l’Austral quitte l’Ile Saint-Paul, confetti volcanique situé dans le sud de l’Océan Indien, à plus de 3000 kms de tout continent, pour regagner la France. Le navire laisse derrière lui sept volontaires qui ont accepté de rester sur l’île afin d’y entretenir les installations de la conserverie et de rappeler aux éventuels autres nations tentées d’exploiter ce coin de mer que la France est déjà dans la place.

On est en mars. Ils seront ravitaillés en juin, et la seule femme du groupe, qui est enceinte, en profitera pour regagner la France avec le nouveau-né dont elle aura alors accouché. Elle est accompagnée de son mari et de cinq autres hommes. Tous sont bretons sauf François Ramamonzi, qui est malgache, et représente ainsi la main d’œuvre dont l’industrie langoustière apprécie le moindre coût et le peu d’exigence… Ils n’ont aucun moyen de communication avec l’extérieur, mais c’est avec la conscience tranquille qu’on les quitte : ils ont un abondant stock de conserves, et puis ils pourront toujours chasser les lapins, qui pullulent sur l’île.

Les premières semaines passent vite, rythmées par les activités quotidiennes. La naissance de la petite Paule Le Brunou se passe bien, les parents se sont débrouillés avec le livret médical qu’on leur avait laissé en guise de trousse de secours…

Puis peu à peu l’ennui gagne. Les tâches, répétitives, n’ont plus besoin d’être effectuées chaque jour. Avec l’arrivée de l’hiver austral, le vent se renforce, les déluges se succèdent, la mer est si houleuse qu’on ne peut plus y pêcher.

Mi-juin, le ravitaillement se fait toujours attendre. Un premier homme tombe malade…

L’auteure s’inspirant notamment du journal tenu l’un des occupants de l’île, le marin Louis Herlédan, elle dépeint dans la première partie les longs mois d’attente que subissent ceux qui sont devenus prisonniers de cette île âpre et sauvage, où règnent le vide et un silence irréel, écrasant. Hors du monde et hors du temps, ils ignorent la raison de leur abandon, et combien de temps il va durer. Et puis les morts se succèdent…

La deuxième partie est consacrée au traitement juridique et médiatique de l’événement. Elle s’étend de 1931 à 1937, période qui s’ouvre sur une dernière Exposition coloniale qui met grandiosement en scène un empire en train de se déliter, et que clôt l’Exposition universelle des qui se tient à Paris, où l’on met à l’honneur les arts de la technique et la modernité. L’époque est par ailleurs riche d’actualités accaparantes, entre crise économique, montée des populismes, et aggravation des tensions internationales.

Pourtant, le fait divers surgit dans la presse à plusieurs reprises. Il faut dire que le drame de Saint-Paul titille les journalistes : il semble appartenir à un autre âge, voire à une autre dimension, celle de la littérature d’aventure…

Et c’est en partie ce qui fait le malheur de ses victimes. D’abord sacrifiés sur l’autel des grands impératifs économiques, ils sont ensuite invisibilisés aux dépens de l’événement qu’ils ont vécu, instrumentalisé, romantisé à outrance… le procès qu’elles intentent à l’entreprise langoustière des frères Boissière vire au spectacle, un spectacle dont elles sont exclues…

Valentine Imhof ne se contente pas de relater les faits. Elle y appose son empreinte, sous la forme d’une saine colère qui s’indigne de la barbarie coloniale et d’une injustice capitaliste dont elle souligne la perpétuation, tissant des liens entre ce drame révoltant et notre propre actualité…


Un autre titre (excellent) pour découvrir Valentine Imhof : Le blues des phalènes


Commentaires

  1. Une exploitation politique d'un fait divers, si je comprends bien ? Voilà qui me plait ... Et me remet en tête Le blues des phalènes que j'avais noté déjà à la suite de ta note

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  2. j'avais déjà entendu parler de ce drame , j'imagine qu'une bonne romancière peut en tirer un bon livre.

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  3. Anonyme8.7.26

    La présentation de la collection est attirante. Ton compte rendu aussi. Anne-yes

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  4. Bonjour Ingannmic
    J'ai déjà lu des choses sur cette affaire (que j'ai aussi dans le collimateur). Une aventure survivaliste... et il me semble que les rescapés n'ont pas vraiment été indemnisés au final.
    Merci pour cette piqure de rappel sur des faits historiques qui auraient eu leur place dans l'activité "Monde du travail"...
    (s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

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