"Bleus, blancs, rouges" – Benjamin Dierstein

"L'ennui avec les hommes politiques, c'est qu'on croit faire leur caricature alors qu'on fait leur portrait." (Jean Sennep)

Le récit s’ouvre sur un épisode de Mai 68. L’affrontement entre les forces de l’ordre et les manifestants est alors à son paroxysme. Y sont présentés certains des personnages que l’on retrouve par la suite.

La suite nous emmène dix ans plus tard. Valéry Giscard d’Estaing amorce la dernière partie de son septennat dans un contexte de Guerre Froide marqué par la haine et la crainte du communisme, l’intrigue utilisant ce ressort pour se focaliser sur l’opposition entre deux univers porteurs d’idéologies et d’intérêts contradictoires. Le récit est construit sur l’alternance des points de vue de protagonistes représentant cet antagonisme.

Nous suivons d’un côté des membres de groupuscules d’extrême-gauche, qui s’inscrivent dans diverses mouvances, certaines en lien avec des mouvements indépendantistes alors très actifs (basques, corses, bretons), et plus particulièrement le trio que composent Alain Petitjean, l’allemande Katherina Schwartzman et Roger Kowalski, activistes de la première heure.

De l’autre, l’auteur nous égare dans le labyrinthe institutionnel des divers organes en charge du maintien de l’autorité et de l’ordre (mais compense en nous mettant à disposition un guide en fin d’ouvrage), Brigade de Recherche et d’Intervention, Services de Renseignements et autres Mondaine... Le commissaire Ottavioli, qui dirige la BRI, a le vent en poupe depuis la large médiatisation de son dernier coup de filet, et inspire des vocations, notamment celles de Jacqueline Lienard -Jacquie- et de Marc-Antoine Paolini -Marco-, étudiants en dernière année à l’Ecole Nationale Supérieure de la police, qui rêvent tous deux d’intégrer son équipe. Un seul pourra y parvenir, et les deux compétiteurs, également doués, s’affrontent en une rivalité que leur dissemblance rend haineuse. La première, filleule du patron des Renseignements Généraux, d’une intelligence aussi fine que lucide, part avec le handicap de sa tendance rebelle et de son sexe, quand le second, issu d’une puissante famille corse traditionnaliste, a une fâcheuse tendance à la violence (dont il s’accommode en réclamant l’absolution à confesse). Tendance qui ne représente pas vraiment, elle, un handicap, puisqu’elle se révèlera coïncider avec celle d’une police gangrenée par le racisme et l’homophobie, prompte au tabassage. Les basses œuvres dépassant les limites que la déontologie lui interdit de franchir seront quant à elles confiées au Service d’Action Civique, sorte de milice occulte adoubée par l’Etat où l’on retrouve entre autres ex militants de l’OAS et policiers en exercice…

Les diverses branches de l’administration policières, poursuivant souvent les mêmes objectifs, rivalisent pourtant plus qu’elles collaborent, et composent un univers presque exclusivement masculin et machiste. En cette fin des années 1970, deux traques les occupent : celle de l’insaisissable Geronimo, dont tout le monde ignore l’identité, qui serait chargé de former l’extrême gauche française à la lutte armée et celle du célébrissime Mesrine, alors en cavale, et qui ridiculise l’ensemble de forces de police aux yeux de toute la France en s’exprimant dans les médias.

Un troisième territoire est offert à nos pérégrinations dans cette fresque aussi ample que complexe, celui du monde de la nuit parisienne, indissociable du grand banditisme, où les affaires tournent autour des clubs et discothèques, de la drogue, des jeux… une sphère où Vauthier compte bien se tailler une large place. Venant de dépasser les 45 ans, ce mercenaire proche de Valéry Giscard d’Estaing, d’Alain Delon, ou de certains dictateurs africains dont il a été le garde du corps, éprouve le besoin de se poser enfin, avec le double projet de monter une affaire de prostitution de luxe, et d’acquérir l’une des plus célèbres discothèques de Paris. Mais malgré son carnet d’adresses aussi éclectique que prestigieux, on lui met des bâtons dans les roues.

On infiltre ces différents groupes par le prisme de quelques héros dont l’auteur explore les doutes, les obsessions…, et qui sont entourés de très nombreux personnages secondaires, réels ou fictifs, au profil caractérisé, voire parfois (volontairement) caricatural, mais cela contribue à la netteté de la fresque qu’orchestre savamment l’auteur. Car il en faut du talent, pour mettre en évidence sans tomber dans la confusion les imbrications entre luttes internes et un environnement géopolitique complexe et mouvementé, marqué entre autres par le conflit israélo-palestinien, les velléités guerrières et socialistes d’un Khadafi ou les exorbitants caprices de tyrans africains aux ego surdimensionnés... pour représenter le réseau complexe des collusions entre autorités, banditisme, milieu du show-biz et grands entrepreneurs, que cimente un dessein commun, celui de maintenir en place un système qui sert des intérêts individuels qui souvent se confondent avec les décisions politiques.

L’ambiance quotidienne de la fin de ces années 1970 est par ailleurs rendue de manière parfois un peu fabriquée par l’évocation de musiques, films ou nouveautés devenus cultes ou usuels (c’est notamment les débuts de la mode du jetable).

Le récit, enrichi d’extraits de journaux de divers bords et d’archives des services de renseignements (transcriptions d'écoutes, rapports de surveillance), est dynamisé par une écriture qui, se calquant sur le rythme et l’intensité de l’action, est à la fois efficace et concrète, voire parfois saccadée et sciemment répétitive, pour créer un effet de martèlement. L’influence d’Ellroy (d’ailleurs revendiquée dans les remerciements de fin d’ouvrage) est évidente. Les dialogues sont souvent percutants, et l’auteur joue en permanence sur l’humour cynique que produisent contexte et situations.

A lire !  


C'est mon dernier Pavé / Epais de l'été 2026 (960 pages chez Folio), et une ultime participation aux Séries estivales de Philippe, ce titre étant le premier volet d'une trilogie.

Commentaires

  1. Oui, il est balèze l'auteur ! Il tire les ficelles de toutes ces intrigues sans jamais nous perdre ( et oui, les répétitions sont quand même bien pratiques ... ) J'ai été bluffée par la construction mais aussi par le rythme qui fait que ce pavé est parfaitement digeste et même addictif. J'ai eu du mal à résister à l'envie de lire immédiatement la suite.

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  2. Je n'ai lu que d'excellentes critiques concernant la trilogie (le 3ème tome est paru ?). C'est noté dans ma liste depuis un moment.

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  3. Philippe D12.9.26

    C'est fou les livres inconnus que tu nous présentes !
    Merci pour cette nouvelle participation à mon challenge. Lien noté.

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