"Bleus, blancs, rouges" – Benjamin Dierstein
"L'ennui avec les hommes politiques, c'est qu'on croit faire leur caricature alors qu'on fait leur portrait." (Jean Sennep)
La suite nous emmène dix ans plus tard. Valéry Giscard
d’Estaing amorce la dernière partie de son septennat dans un contexte de Guerre
Froide marqué par la haine et la crainte du communisme, l’intrigue utilisant ce
ressort pour se focaliser sur l’opposition entre deux univers porteurs d’idéologies
et d’intérêts contradictoires. Le récit est construit sur l’alternance des
points de vue de protagonistes représentant cet antagonisme.
Nous suivons d’un côté des membres de groupuscules
d’extrême-gauche, qui s’inscrivent dans diverses mouvances, certaines en lien
avec des mouvements indépendantistes alors très actifs (basques, corses,
bretons), et plus particulièrement le trio que composent Alain Petitjean, l’allemande
Katherina Schwartzman et Roger Kowalski, activistes de la première heure.
De l’autre, l’auteur nous égare dans le labyrinthe
institutionnel des divers organes en charge du maintien de l’autorité et de
l’ordre (mais compense en nous mettant à disposition un guide en fin
d’ouvrage), Brigade de Recherche et d’Intervention, Services de Renseignements
et autres Mondaine... Le commissaire Ottavioli, qui dirige la BRI, a le vent en
poupe depuis la large médiatisation de son dernier coup de filet, et inspire
des vocations, notamment celles de Jacqueline Lienard -Jacquie- et de
Marc-Antoine Paolini -Marco-, étudiants en dernière année à l’Ecole Nationale
Supérieure de la police, qui rêvent tous deux d’intégrer son équipe. Un seul
pourra y parvenir, et les deux compétiteurs, également doués, s’affrontent en
une rivalité que leur dissemblance rend haineuse. La première, filleule du
patron des Renseignements Généraux, d’une intelligence aussi fine que lucide,
part avec le handicap de sa tendance rebelle et de son genre, quand le second,
issu d’une puissante famille corse traditionnaliste, a une fâcheuse tendance à
la violence (dont il s’accommode en réclamant l’absolution à confesse).
Tendance qui ne représente pas vraiment, elle, un handicap, puisqu’elle se
révèlera coïncider avec celle d’une police gangrenée par le racisme et
l’homophobie, prompte au tabassage. Les basses œuvres dépassant les limites que
la déontologie lui interdit de franchir seront quant à elles confiées au
Service d’Action Civique, sorte de milice occulte adoubée par l’Etat où l’on
retrouve entre autres ex militants de l’OAS et policiers en exercice…
Les diverses branches de l’administration policière,
poursuivant souvent les mêmes objectifs, rivalisent pourtant plus qu’elles
collaborent, et composent un univers presque exclusivement masculin et
machiste. En cette fin des années 1970, deux traques les occupent : celle
de l’insaisissable Geronimo, dont tout le monde ignore l’identité, qui serait
chargé de former l’extrême gauche française à la lutte armée et celle du
célébrissime Mesrine, alors en cavale, et qui ridiculise l’ensemble de forces de
police aux yeux de toute la France en s’exprimant dans les médias.
Un troisième territoire est offert à nos pérégrinations dans
cette fresque aussi ample que complexe, celui du monde de la nuit parisienne, indissociable
du grand banditisme, où les affaires tournent autour des clubs et discothèques,
de la drogue, des jeux… une sphère où Vauthier compte bien se tailler une large
place. Venant de dépasser les 45 ans, ce mercenaire proche de Valéry Giscard
d’Estaing, d’Alain Delon, ou de certains dictateurs africains dont il a été le
garde du corps, éprouve le besoin de se poser enfin, avec le double projet de
monter une affaire de prostitution de luxe, et d’acquérir l’une des plus
célèbres discothèques de Paris. Mais malgré son carnet d’adresses aussi
éclectique que prestigieux, on lui met des bâtons dans les roues.
On infiltre ces différents groupes par le prisme de quelques
héros dont l’auteur explore les doutes, les obsessions…, et qui sont entourés
de très nombreux personnages secondaires, réels ou fictifs, au profil
caractérisé, voire parfois (volontairement) caricatural, mais cela contribue à
la netteté de la fresque qu’orchestre savamment l’auteur. Car il en faut du
talent, pour mettre en évidence sans tomber dans la confusion les imbrications
entre luttes internes et un environnement géopolitique complexe et mouvementé,
marqué entre autres par le conflit israélo-palestinien, les velléités
guerrières et socialistes d’un Khadafi ou les exorbitants caprices de
tyrans africains aux ego surdimensionnés... pour représenter le réseau
complexe des collusions entre autorités, banditisme, milieu du show-biz et
grands entrepreneurs, que cimente un dessein commun, celui de maintenir en
place un système qui sert des intérêts individuels qui souvent se confondent avec
les décisions politiques.
L’ambiance quotidienne de la fin de ces années 1970 est par ailleurs
rendue de manière parfois un peu fabriquée par l’évocation de musiques, films
ou nouveautés devenus cultes ou usuels (c’est notamment les débuts de la mode
du jetable).
Le récit, enrichi d’extraits de journaux de divers bords et
d’archives des services de renseignements (transcriptions d'écoutes, rapports de
surveillance), est dynamisé par une écriture qui, se calquant sur le rythme et
l’intensité de l’action, est à la fois efficace et concrète, voire parfois
saccadée et sciemment répétitive, pour créer un effet de martèlement. L’influence
d’Ellroy (d’ailleurs revendiquée dans les remerciements de fin d’ouvrage) est
évidente. Les dialogues sont souvent percutants, et l’auteur joue en permanence
sur l’humour cynique que produisent contexte et situations.



Oui, il est balèze l'auteur ! Il tire les ficelles de toutes ces intrigues sans jamais nous perdre ( et oui, les répétitions sont quand même bien pratiques ... ) J'ai été bluffée par la construction mais aussi par le rythme qui fait que ce pavé est parfaitement digeste et même addictif. J'ai eu du mal à résister à l'envie de lire immédiatement la suite.
RépondreSupprimerC'est en effet très bien construit, et c'est par ailleurs un contexte qui m'intéresse beaucoup... j'ai vu que le 2e volet était disponible en format poche, et qu'il fait lui aussi plus de 900 pages... il attendra sans doute la prochaine édition des pavés/épais :)
SupprimerJe n'ai lu que d'excellentes critiques concernant la trilogie (le 3ème tome est paru ?). C'est noté dans ma liste depuis un moment.
RépondreSupprimerOui, le 3e tome est paru, seulement en format broché pour l'instant. Il s'intitule "14 juillet". Le 2e, "L'étendard sanglant est levé", est quant à lui sortie en format poche. C'est une bonne idée de lecture(s) pour l'Hiver polar..
SupprimerC'est fou les livres inconnus que tu nous présentes !
RépondreSupprimerMerci pour cette nouvelle participation à mon challenge. Lien noté.
Oh, celui-là a été pas mal évoqué sur les blogs et ailleurs.
SupprimerJ'aime beaucoup la citation en début de billet et ça a l'air assez savoureux, mais 960 pages...
RépondreSupprimerSincèrement, il ne faut pas que ce soit un frein, parce que le rythme de l'intrigue fait que la lecture coule toute seule, et il y a pas mal de dialogues, ce n'est pas un texte formellement dense..
SupprimerJe me suis fait la même réflexion que Fanja, je suis un peu frileuse, je ne suis pas certaine que cela m'intéresse à ce point-là....
SupprimerLe contexte est vraiment prédominant, donc si c'est une période qui d'un point de vue (géo)politique ne t'intéresse pas plus que ça, je comprends que tu sois réticente à t'embarquer dans un tel pavé...
SupprimerBon au moins maintenant, je sais de quoi retourne cette trilogie en bonne place à ma BM. Même si je ne suis pas tentée, je pourrai toujours la conseiller en fonction du lecteur.
RépondreSupprimerUn très bon conseil pour les adeptes de polar politico-historiques...
SupprimerJe n'apprécie pas du tout cette période, surtout quand elle est traitée sous l'angle politique, mais rendre un tel pavé aussi digeste, c'est un joli tour de force
RépondreSupprimerMoi c'est l'inverse, la période m'intéresse, notamment pour son contexte politique :)..
SupprimerJe ne fais que qu’hésiter : envie de plonger sur cette France politique que je connais bien, peur de tomber sur un récit viriliste, envie d'attaquer une fresque immense de 3 tomes, peur d'y passer beaucoup de temps un peu en vain. Et peur de ne me retrouver qu'avec des condensés du Canard Enchaîné (que j'ai lu chaque semaine pendant des décennies).
RépondreSupprimerCa fait en effet beaucoup de craintes... je ne dirais pas que c'est un récit viriliste, dans le sens où la masculinité n'est pas traitée ici avec une volonté idéologique. Mais c'est en effet une intrigue qui met majoritairement des hommes en scène, parce que cela reflète la réalité de leur prédominance, sur la scène politique notamment. Je n'ai pas non plus eu l'impression de lire des condensés de journaux d'époque, dans la mesure où l'auteur anime de nombreux personnages, et dote les situations d'une dimension concrète.. à toi de voir :)..
SupprimerJ'avais noté la trilogie surtout pour mon père même si cette plongée dans une époque pas si lointaine m'intrigue également. Après, je reconnais que le nombre de pages est assez dissuasif.
RépondreSupprimerComme je l'indique à Fanja, les plus de 900 pages passent toutes seules.. il y a beaucoup d'action, de nombreux personnages, et l'efficacité de l'écriture rend la lecture facile..
SupprimerC'est un livre que j'ai envie de lire. Anne-yes
RépondreSupprimerTu as bien raison !
SupprimerUn triptyque passionnant (sauf la fin du tome 2). Je l'ai lu à petites doses, pas tous à la suite, j'ai crains l'indigestion.
RépondreSupprimerJe vais faire comme toi...
SupprimerJ’ai vu ce titre quelque part récemment et je l’ai noté (peut-être plutôt pour Patrice). Je ne l’efface pas de ma liste après t’avoir lue, bien au contraire !
RépondreSupprimerC'est un très bon roman, dense mais prenant, qui permet d'embrasser et de comprendre la complexité des enjeux politiques qui ont marqué l'époque.
SupprimerBonsoir ingannmic
RépondreSupprimerMerci pour cette quatrième participation!
Hé bien à ce jour, pour cet été 2026, vous êtes quatre à avoir chroniqué un des livres de cette trilogie "contemporaine": chacun l'a été au moins une fois, et vous êtes deux à avoir parlé du tome 1...
Je pense donc que, "pour l'an prochain", je tâcherai de m'en lire au moins un tome sinon davantage!
(s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola
Bonjour,
SupprimerCe titre a en effet eu beaucoup de succès, et il le mérite. Rendez-vous aux Epais 2027 pour le tome 2, en ce qui me concerne..
Bonne journée !
J'hésite...à la fois on parle pas mal de cette trilogie et tu me donnes envie de m'y plonger et d'un autre côté j'ai un peu une indigestion de "pavés" moi qui en lis rarement et surtout de politique. A voir donc !
RépondreSupprimerC'est un pavé qui se lit facilement, on est pris dans l'intrigue, et par l'écriture percutante.
SupprimerJe rejoins certains commentaires : ça m'intéresse mais 960 pages...
RépondreSupprimerElles passent toutes seules..
SupprimerJ'ai offert les livres à mon beau-père, il avait adoré le premier tome, un peu moins le second .. à voir pour le troisième volet !
RépondreSupprimerJe lirai sans doute le 2e à l'occasion de la prochaine saison de pavés..
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