"Le Tout" - Dave Eggers
"Une espèce dont les membres restent immobiles, en cercle, à se regarder en chien de faïence, ne peut pas survivre."
La quintessence de ce règne de l’hyper connexion et du
contrôle permanent trouve sa parfaite expression au sein du Tout, conglomérat
devenu, à force de rachat d’entreprises de tous les secteurs possibles -la
dernière en date étant un géant du commerce en ligne-, la société la plus riche
que le monde ait jamais connue. Le Tout contrôle ainsi ce qu’on fait, ce qu’on
achète, mais aussi ce qu’on sait. Mae Holland en a récemment repris les rênes,
mais depuis son avènement se fait très discrète, une rumeur prétendant qu’elle
n’a aucune nouvelle idée à présenter. Or c’est sur les idées que repose
l’existence du Tout, et sur leur mise en œuvre par les moyens technologiques
démesurés dont il dispose, qui lui permettent de s’affranchir de toutes
limites.
Delaney en a, des idées… et elle a surtout celle, obsédante,
d’anéantir le Tout, projet qu’elle fomente depuis ses années estudiantines.
Après avoir été soignée pour une addiction aux réseaux sociaux, elle s’est
radicalisée contre le monde de la surveillance en suivant les cours d’une
professeure de faculté apôtre du libre arbitre, puis en exerçant comme garde
forestière. Mais elle a toujours soigneusement dissimulé ses opinions, et
parvient à se faire engager au sein du Tout. Son plan ? Proposer des idées adhérant à l'esprit du temps, mais d'une manière si caricaturale qu'elles finiront par pousser les citoyens à la résistance.
Son infiltration au cœur de l’organisation et ses relations à ses nouveaux condisciples sont l’occasion de détailler le fonctionnement de cette société de demain, dont les fondements reposent sur la guerre contre la subjectivité, l’opacité, l’inefficacité, le gaspillage. Les individus y ont cédé le contrôle de leur vie aux machines et aux applications toujours plus nombreuses qui rythment et gèrent leur quotidien, les assistent dans la manière de mener leurs relations inter personnelles, d’entretenir leur forme physique ou de réguler leurs émotions, les aident à s’exprimer dans le respect de règles édictées par le politiquement correct… C’est un monde où toute velléité non seulement d’agressivité, mais aussi de contradiction, est gommée, où chacun se plie à une normalité imposée, où règne une bienveillance généralisée, obtenue par le double pouvoir d’une insidieuse propagande que diffusent en permanence et individuellement les réseaux sociaux, et le fait de se savoir vu en permanence qui incite à surveiller non seulement les autres, mais aussi soi-même, s’imposant une auto-censure. Les gens sont ainsi devenus plus positifs, plus généreux, plus gentils et plus courtois, la société plus sûre. Chacun veille à adopter le comportement le plus écoresponsable possible, à limiter le gaspillage, ses déplacements, …
Un monde parfait, alors ?
Pas vraiment. Delaney trouve aussi ses semblables moins
intéressants, moins drôles. "L’espèce (humaine) avide d’indépendance (est)
devenue une espèce qui veut rester dans le repli et l’obéissance en échange de
trucs gratuits". Dotés de capacités cognitives diminuées, usant d’un
langage appauvri par les algorithmes, les individus, transformés en simples
points numériques éternellement dociles, perdent peu à peu toute spontanéité et
toute créativité. Conditionnés par les diktats des réseaux sociaux, ils
deviennent incapables d’analyse, de détecter leurs propres
contradictions : ils vivent complètement déconnectés d’un vivant dont ils
prônent la protection de manière tyrannique, et qu’ils contribuent à dévaster
en passant leur vie sous dépendance numérique (point qui n’est d’ailleurs
jamais soulevé dans le roman, ce qui m’a étonnée) …
Leur soumission aveugle et enthousiaste à tout ce qu’édicte
le Tout contrecarre le plan de Delaney, dont les idées d’applications, axées
sur un contrôle toujours plus dictatorial de soi-même et des autres, marchent pourtant au-delà de toute espérance. Et c’est là à mon avis l’un des principaux intérêts
de la démonstration de Dave Eggers, que d’insister sur la soumission volontaire
à cette tyrannie, qui répond(rait) à un besoin de sécurité mentale autant que
matérielle, en annihilant le doute et en soulageant les êtres des affres du
choix.
Un pavé pour Sibylline (640 pages chez Folio)


C'est drôle parce que je n'ai pas l'impression que notre usage actuel des réseaux nous pousse à la bienveillance généralisée ... Par contre, que nous soyions déconnecté du vivant et dans une sorte de servitude volontaire semble plutôt "pour un demain très proche". Pour ce livre, j'ai bien peur qu'il m'invoque des réalités "familières" même cocasses, je ne suis pas certaine de vouloir les retrouver en littérature ...
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