"Le Tout" - Dave Eggers

"Une espèce dont les membres restent immobiles, en cercle, à se regarder en chien de faïence, ne peut pas survivre."

Los Angeles, demain (Bolsonaro et Poutine sont au pouvoir depuis cent ans). La presse locale et les journalistes ont été anéantis par les réseaux sociaux et l’apocalypse publicitaire, les diagnostics médicaux sont rendus par l’Intelligence Artificielle, la population placée -dès la maternelle- sous la vigilance constante des caméras de surveillance. Les pandémies ont réduit les contacts physiques, devenus problématiques.

La quintessence de ce règne de l’hyper connexion et du contrôle permanent trouve sa parfaite expression au sein du Tout, conglomérat devenu, à force de rachat d’entreprises de tous les secteurs possibles -la dernière en date étant un géant du commerce en ligne-, la société la plus riche que le monde ait jamais connue. Le Tout contrôle ainsi ce qu’on fait, ce qu’on achète, mais aussi ce qu’on sait. Mae Holland en a récemment repris les rênes, mais depuis son avènement se fait très discrète, une rumeur prétendant qu’elle n’a aucune nouvelle idée à présenter. Or c’est sur les idées que repose l’existence du Tout, et sur leur mise en œuvre par les moyens technologiques démesurés dont il dispose, qui lui permettent de s’affranchir de toutes limites.

Delaney en a, des idées… et elle a surtout celle, obsédante, d’anéantir le Tout, projet qu’elle fomente depuis ses années estudiantines. Après avoir été soignée pour une addiction aux réseaux sociaux, elle s’est radicalisée contre le monde de la surveillance en suivant les cours d’une professeure de faculté apôtre du libre arbitre, puis en exerçant comme garde forestière. Mais elle a toujours soigneusement dissimulé ses opinions, et parvient à se faire engager au sein du Tout. Son plan ? Proposer des idées adhérant à l'esprit du temps, mais d'une manière si caricaturale qu'elles finiront par pousser les citoyens à la résistance.

Son infiltration au cœur de l’organisation et ses relations à ses nouveaux condisciples sont l’occasion de détailler le fonctionnement de cette société de demain, dont les fondements reposent sur la guerre contre la subjectivité, l’opacité, l’inefficacité, le gaspillage. Les individus y ont cédé le contrôle de leur vie aux machines et aux applications toujours plus nombreuses qui rythment et gèrent leur quotidien, les assistent dans la manière de mener leurs relations inter personnelles, d’entretenir leur forme physique ou de réguler leurs émotions, les aident à s’exprimer dans le respect de règles édictées par le politiquement correct… C’est un monde où toute velléité non seulement d’agressivité, mais aussi de contradiction, est gommée, où chacun se plie à une normalité imposée, où règne une bienveillance généralisée, obtenue par le double pouvoir d’une insidieuse propagande que diffusent en permanence et individuellement les réseaux sociaux, et le fait de se savoir vu en permanence qui incite à surveiller non seulement les autres, mais aussi soi-même, s’imposant une auto-censure. Les gens sont ainsi devenus plus positifs, plus généreux, plus gentils et plus courtois, la société plus sûre. Chacun veille à adopter le comportement le plus écoresponsable possible, à limiter le gaspillage, ses déplacements, …

Un monde parfait, alors ?

Pas vraiment. Delaney trouve aussi ses semblables moins intéressants, moins drôles. "L’espèce (humaine) avide d’indépendance (est) devenue une espèce qui veut rester dans le repli et l’obéissance en échange de trucs gratuits". Dotés de capacités cognitives diminuées, usant d’un langage appauvri par les algorithmes, les individus, transformés en simples points numériques éternellement dociles, perdent peu à peu toute spontanéité et toute créativité. Conditionnés par les diktats des réseaux sociaux, ils deviennent incapables d’analyse, de détecter leurs propres contradictions : ils vivent complètement déconnectés d’un vivant dont ils prônent la protection de manière tyrannique, et qu’ils contribuent à dévaster en passant leur vie sous dépendance numérique (point qui n’est d’ailleurs jamais soulevé dans le roman, ce qui m’a étonnée) …

Leur soumission aveugle et enthousiaste à tout ce qu’édicte le Tout contrecarre le plan de Delaney, dont les idées d’applications, axées sur un contrôle toujours plus dictatorial de soi-même et des autres, marchent pourtant au-delà de toute espérance. Et c’est là à mon avis l’un des principaux intérêts de la démonstration de Dave Eggers, que d’insister sur la soumission volontaire à cette tyrannie, qui répond(rait) à un besoin de sécurité mentale autant que matérielle, en annihilant le doute et en soulageant les êtres des affres du choix.

L’insistance sur l’absurdité et les paradoxes qui caractérisent cette société de l’ultra contrôle donne lieu à des scènes aussi glaçantes que cocasses, voire très drôles. Et en même temps on rit souvent jaune, tant certaines situations nous semblent étrangement familières… L’ensemble souffre de quelques longueurs due à la redondance de certaines mécaniques de l’intrigue, mais j’ai néanmoins passé un excellent moment à la lecture de ce texte aussi sagace que divertissant.

Une idée piochée chez Cath. L

Un pavé pour Sibylline (640 pages chez Folio)

Commentaires

  1. C'est drôle parce que je n'ai pas l'impression que notre usage actuel des réseaux nous pousse à la bienveillance généralisée ... Par contre, que nous soyions déconnecté du vivant et dans une sorte de servitude volontaire semble plutôt "pour un demain très proche". Pour ce livre, j'ai bien peur qu'il m'invoque des réalités "familières" même cocasses, je ne suis pas certaine de vouloir les retrouver en littérature ...

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