"Entre deux mondes" - Olivier Norek
"Nous devenons tous des monstres quand l'Histoire nous le propose."
Nous abandonnons avec ce titre son héros récurrent Victor
Coste, rencontré dans Code 93, pour faire la connaissance d’un autre flic
prénommé Bastien. Ce dernier vient d’arriver, en tant que responsable de section, à la BSU - Brigade de la Sûreté Urbaine
en charge de la petite et de la moyenne délinquance- de Calais, où il a demandé
sa mutation. Un choix
incompréhensible pour nombre de ses collègues qui considèrent la ville comme un
repoussoir. Mais c’est aussi celle dont sa femme Manon est originaire, et cette
dernière a souhaité, suite au décès de son père, se rapprocher de sa mère devenue veuve.
Si le seul nom de Calais fait frémir (entre autres) les
représentants des forces de l’ordre, c’est parce que s'y trouve ce que l'on désigne comme "la Jungle", ce gigantesque bidonville où survivent près de
10 000 migrants qui espèrent pouvoir passer en Angleterre.
Le roman s’ouvre sur deux scènes qui plantent d’emblée le décor.
La première nous emmène en pleine Mer Méditerranée, sur une embarcation de
clandestins où nous assistons à un acte insupportable de cruauté. La seconde,
qui se déroule quelques mois plus tard, en octobre 2016, évoque le
démantèlement de ladite "Jungle", à l’occasion duquel des pelleteuses déterrent
les restes de sept cadavres.
L’intrigue s’insère entre ces deux épisodes, se déroulant
comme un compte à rebours qui nous achemine vers la funeste découverte, et
l’explicite. Elle alterne entre deux personnages principaux. D’un côté, donc,
Bastien, qui peine dans un premier temps à trouver sa place au sein d’une
équipe réduite à peau de chagrin, composée pour moitié d’un tire-au-flanc peu
avenant, et d’une jeune collaboratrice heureusement futée et motivée, qui
espère que son arrivée va donner une nouvelle impulsion à leur brigade.
De l’autre, Adam, qui a lui aussi été flic, en Syrie, avant
d’infiltrer, pour le compte d’un groupuscule d’opposants au régime de Bachar
el-Assad, les services de renseignements. La menace que sa couverture soit
découverte l’a contraint à fuir son pays. Il a d’abord fait partir sa femme est
sa fille, avant de gagner Calais où ils ont convenu de se rejoindre. C’est
ainsi qu’il échoue dans la "Jungle", en quête d’une famille dont il
ne retrouve aucune trace. Sa propension à agir dans toute situation en
redresseur de torts le met bientôt dans une situation délicate. Après avoir
secouru un enfant utilisé comme objet sexuel par un groupe d’Afghans, il décide
d’enquêter sur les circonstances de l’assassinat d’un syrien dont le cadavre a
été retrouvé dans le camp.
Bastien et Adam vont tisser des liens, s’entraider dans
leurs (en)quêtes respectives, mais ce n’est pas l’aspect policier de ce titre,
à mon avis assez mal fichu, qui en fait l’intérêt.
La richesse d’Entre deux mondes tient dans son contexte,
précisément dépeint, qui nous donne à voir une réalité que l’on aborde
habituellement à travers le prisme parcellaire et souvent partial des canaux
médiatiques. Une réalité de misère, d’insalubrité, d’insécurité, la
cohabitation de milliers d’hommes venus des endroits les plus dangereux de la planète
engendrant une violence permanente. Tributaires de la générosité des calaisiens
et des humanitaires, sans autre espoir qu’une traversée illégale que beaucoup
tentent chaque nuit en prenant d’assauts les poids lourds qui traversent la
zone, les habitants de la "Jungle" sont coincés, en effet entre
deux mondes, indésirables que l’on ne peut tout de même pas renvoyer vers leur pays
en guerre, mais que les accords du Touquet, qui placent la frontière
franco-anglaise à Calais, empêchent de laisser aller où ils veulent… Si le statut
de réfugiés potentiels qui leur est accordé, en évitant de les intégrer à leur
pays de transit, est révélateur de ce louvoiement, il empêche aussi de les inclure
dans le système judiciaire français, ce qui contribue à faire de la "Jungle" une
zone de non droit, où sévissent les trafics en tous genres, y compris humains.
Calais, devenu leur purgatoire entre l’enfer de leur pays
origine et le paradis anglais, en a par ailleurs perdu sa réputation de trésor
de la Côte d’Opale, et sa fierté d’être le premier port européen en matière de
trafic routier. Devenue la ville des migrants et du problème de leur accueil, elle
a vu péricliter son économie et son tourisme. Ses habitants tentent de
maintenir la ville à flots, certains s’en prennent à ces étrangers qu’ils
rendent responsables de la situation, les policiers sont tiraillés entre la nécessité
de maintenir un semblant d’ordre et les actes inhumains que cela suppose…


Je n'ai pas encore lu tous les romans d'Olivier Norek mais celui-là je l'ai lu et aimé. Comme toi je pense que l'essentiel n'est pas du tout dans l'enquête qui n'est qu'un prétexte pour parler des migrants et de leurs conditions de vie...
RépondreSupprimerL'aspect policier de ce titre importe peu, en effet. On voit que son récit s'est nourri d'une véritable immersion dans la "Jungle"..
SupprimerComme quoi, il faut aller au delà des préjugés et se faire sa propre idée ! Je dis ça mais je suis bien consciente qu'il ya tant à lire. Il faut bien quelques critères de sélection.
RépondreSupprimerOui, mais de préférence des critères recevables :)... c'est dommage de passer à côté d'un auteur valable pour une simple question de préjugés....
SupprimerMoi aussi, mes préjugés ont fondu à la lecture de 93 (merci pour ton conseil, au passage) et j'ai lu Territoires pour l'activité urbaine ( c'est mon prochain billet). Je ne sais pas si j'aen lirai beaucoup d'autres mais j'ai retenu Dans les brumes de Capelans, et du coup, peut-être celui-ci malgré la faiblesse de l'intrigue policière.
RépondreSupprimerMon conjoint étant fan, j'ai de quoi faire à la maison... je suis assez tentée par Surface, qui se passe en milieu rural...
SupprimerJ'aime beaucoup cet auteur, je crois avoir lu celui-ci mais je n'en suis pas certaine : à relire donc !
RépondreSupprimerTiens, c'est drôle que tu apprécies tant cet auteur alors que tu as en général peu d'appétence pour les polars... j'ai vu sur ton blog que tu avais chroniqué sa trilogie du 93, il me reste à lire Surtensions.
SupprimerJe n'ai lu que ce titre, noir bien noir... Hélas la situation ne s'est pas arrangée, tout au plus déplacée dans un autre coin. Ce matin j'écoutais un reportage sur le nord Darfour... (oui, je sais où c'est ^_^)
RépondreSupprimerOui, j'ai vu ton avis en postant le mien sur Babelio. Je me suis demandée ce qu'étaient devenus tous ces migrants de Calais après le démantèlement. Ils avaient de mémoire été répartis dans différentes régions de France ?
SupprimerNorek est un bon auteur et qui sait de quoi il parle ! De plus, il il en parle bien !
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