"Expiation" - Ian McEwan

"L'écriture n'était-elle pas un genre d'essor, une forme d'envol, de fantaisie réalisable de l'imagination ?"

J'avais un a priori sur "Expiation". Parce que j'avais dû lire à son sujet certaines critiques qui lui reprochaient des longueurs, et que je sais d'expérience que la lecture de McEwan n'est pas toujours des plus confortables (je pense notamment à celle de "L'enfant volé", certes très intéressante, mais parfois un peu ardue).

J'avais tort... J'ai trouvé "Expiation" passionnant. Il s'agit certes d'un roman au rythme lent, mais c'est justement ce qui lui donne, en partie, sa force.

Août 1935. La canicule assomme les occupants de la maison Tallis, vaste demeure bourgeoise d'une ostentation sans élégance qui s'impose dans la campagne anglaise.
Briony, 13 ans, est la cadette des enfants Tallis et est, à ce titre, choyée par le reste de la famille. Prise de velléités littéraires, elle a écrit une pièce de théâtre qu'elle compte faire jouer devant son frère John, de retour de Londres, par les cousins Quincey, dont les parents sont en cours de séparation.
John est un jeune homme beau, d'une gaieté permanente, et, au grand dam de sa mère Emily, éternelle migraineuse, totalement dénué d'ambition. Il arrive de Londres accompagné de son ami Marshall, qui est en bonne voie de faire fortune grâce à sa fabrique de chocolats.
Alors que la maisonnée s'affaire aux préparatifs en vue du dîner, Briony surprend une scène troublante et difficile à interpréter, qui implique sa sœur Cecilia et Robbie, fils d'une domestique dont les études sont financées par le chef de la famille Tallis.
Le mensonge qui en découlera, et dont Briony sera l'auteure, fera basculer trois destins de manière irréversible...

Ian McEwan tisse la toile de son intrigue avec minutie. Les pensées, les sentiments de ses personnages sont décortiquées avec une justesse qui m'ont par moments évoqué Mrs Dalloway, de Virginia Wolf, et qui confèrent au roman une grande force d'évocation. Les événements sont passés au crible des émotions qu'ils suscitent chez les héros, avec toute la subjectivité que cela comporte, ce qui donne paradoxalement au récit sa crédibilité. La fiction se construit ainsi non pas principalement sur les faits, mais sur la résonance qu'ils ont sur les individus.
Le point d'orgue du drame autour duquel s'articule le récit se met donc en branle tout doucement, chaque détail, chaque digression révélant peu à peu son utilité au sein du mécanisme tragique qui se met en place.

"Expiation" est un roman parfaitement maîtrisé et un magnifique hommage à la puissance de la fiction, avec lequel Ian McEwan démontre que l'imagination, les fantasmes ont souvent plus d'emprise sur les êtres que la réalité, qui de toutes façons est elle-même sujette à variations, selon la perception de qui la transcrit...


>> D'autres titres pour découvrir Ian McEwan :

Commentaires

  1. C'est un roman qu'il faut absolument que je relise ! En effet, je l'ai lu à 16 ou 17 ans pour de "mauvaises" raisons : la sortie de l'adaptation "Atonement" (Reviens moi). Bien évidemment, je n'avais rien piné au roman et beaucoup aimé le film. Ton billet et les goûts en roman que l'on partagent souvent me donnent envie à redécouvrir McEwan de toute urgence.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh, oui, il faut que tu le relises ! Je n'ai pas vu le film (et n'en ai pas vraiment envie) mais le foisonnement de de l'écriture, la minutie des descriptions, ne peuvent se retrouver que dans un roman...
      Je peux en revanche comprendre qu'à 16 ans, il soit plus difficile à apprécier !

      Supprimer
  2. Vous m'intriguez, il faut vraiment que je lise du Mc Ewan!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bon, celui-là est donc très bon, mais je suis obligée de vous recommander aussi Samedi, dans lequel McEwan déploie tout son talent pour nous passionner avec une intrigue quasi inexistante, en abordant, de manière très intelligente, des thèmes qui nous impliquent tous..

      Supprimer
  3. Très beau billet ! Ce titre fait partie de ceux qu'on m'a toujours conseillés et que je n'ai toujours pas lus. C'est pas faute de l'avoir eu plusieurs fois entre les mains mais je l'ai reposé à chaque fois. ( ça m'arrive trop souvent ce genre de choses, je ne sais pas ce qui me retient à la dernière minute). Alors puisqu'il s'obstine à ne pas rester dans mon panier lors de mon passage en caisse, je le prendrai à la bibliothèque.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère que tu ne le laisseras pas à la bibliothécaire au moment d'enregistrer le prêt !!
      Non, vraiment, je ne pense pas qu'il te décevra...

      Supprimer
  4. Il traîne dans ma PAL depuis au moins 3 ans et je comptais justement l'entamer très prochainement.
    (Etonnamment, tu dis de McEwan qu'il est ardu, mais que dire alors de Virginia Woolf et de son Mrs Dalloway dont j'ai avorté la lecture à la 50e page? (je m'y replongerai, un jour...))

    Pour ma part, je suis en train de lire Ambiguités, d'Elliot Perlman. A plusieurs égards, il semble se rapprocher d'Expiation, notamment quand tu dis : "Les événements sont passés au crible des émotions qu'ils suscitent chez les héros, avec toute la subjectivité que cela comporte".
    Il s'agit d'un roman psychologique écrit avec savoureuse maîtrise. Je pense donc que tu pourrais être aussi amenée à beaucoup l'apprécier... ;) Bon week end.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est fou comme ce titre a l'air d'effrayer les lecteurs (moi la première, comme je l'explique dans mon billet)... Et tu as raison, Virginia Woolf est plus "ardue". Mais le souvenir de la lecture de son Mrs Dalloway m'est spontanément venu à l'esprit : il y a des similitudes dans la façon de dérouler les pensées des personnages, en s'attachant à chaque détail de leurs émotions et de leurs raisonnements..
      Et je note donc le Perlman, merci pour le conseil !

      Supprimer
  5. Ah "Expiation" ... je rejoins complètement ton dernier paragraphe ... Qui s'appliquerait parfaitement aussi à un autre titre du même auteur que je ne vois pas chez toi, c'est "Délire d'amour" ... dans le genre fantasme et maîtrise du récit, celui-là, il est de la main du maître ! Je n'ai pas lu "L'enfant volé" par contre. mais comme toi, j'ai parfois un peu de mal à rentrer dans ses romans, cela avait été le cas pour "Expiation" et ensuite pour "Samedi". maintenant que je le sais, je m'installe dans le livre en attendant qu'il m'agrippe ....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je me réjouis de savoir qu'il me reste des titres de cet auteur à découvrir. Par contre, je n'ai pas lu ses dernières parutions, qui avaient suscité des avis mitigés.

      Supprimer
    2. "Délire d'amour" est génialissisme ! Et là aucune difficulté à rentrer dans le livre, c'est l'inverse, en sortir est compliqué !!! La note de Sandrine explique bien cette spirale qui avale son lecteur ... De petites réserves sur le dernier, mais de belles pages sur les relations lecteurs auteurs. Comme dit dans d'autres commentaires ici, le gars ne prend pas son lecteur pour un demeuré.

      Supprimer
    3. Je note 'Délire d'amour", alors...

      Supprimer
  6. Je crois que comme la première personne qui a commenté ce billet, je l'ai lu après avoir vu l'adaptation en film que j'avais beaucoup aimé. Mais l''interrogation, beaucoup plus profonde dans le livre, sur l'écrivain, est très intéressante!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Akialam et bienvenue ici,

      On ne peut en effet retrouver ce sens du détail que dans un roman. Et le plaisir que procure une belle écriture est unique (même si j'aime beaucoup aussi le cinéma)..

      A bientôt..

      Supprimer
  7. J'ai moi aussi adoré ce roman, j'aime les auteurs qui croient en l’intelligence de leur lecteurs, et Ian McEwan en fait vraiment partie !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est très bien dit, je suis complètement d'accord avec toi..

      Supprimer
  8. Bonjour Ingannmic, pour moi, Expiation est le meilleur roman de McEwan et c'est pourquoi, j'ai été si déçue par l'adaptation ciné qui ne lui arrive pas à la cheville. Je n'avais pas retrouvé la cruauté du roman. Bonne après-midi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. As-tu lu "Samedi" ? Il est certes complètement différent d'Expiation, mais il m'a beaucoup marquée. Quant au film, maintenant que j'ai lu le roman, je doute avoir envie de le voir un jour..

      Supprimer
  9. Je l'ai énormément aimé aussi...je trouve que c'est une réflexion magnifique sur la littérature, donc je partage entièrement ton point de vue.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai l'impression que nous avons des affinités similaires, du moins dans le domaine de la littérature...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire