"Tout ce dont je ne me souviens pas" - Jonas Hassen Khemiri

Mosaïque.

Qui était Samuel ? Qu'est-il important de savoir, à son sujet, pour le connaître ?
Qu'il était, dans une société suédoise pas aussi tolérante qu'on pourrait le croire, le fruit de l'union entre une nordique et un nord africain ?
Qu'il fût un adolescent solitaire, désireux de changer le monde ?
Qu'il devint un banal employé de l'Office de l'immigration forcé de ravaler les idéaux humanitaires qui l'avaient poussé à faire des études en sciences politiques ?
Que sa mémoire défaillante, contre laquelle il menait un combat permanent, lui causait une grande tristesse ?
Qu'il incitait ses proches, dans une tentative à la fois drôle et poignante pour exorciser l'angoisse du temps qui passe, à vivre des moments improbables, afin d'enrichir leur "Banque d'expériences" ?
Qu'en dépit de ce qui précède, il était drôle, spontané, facile à vivre ?

A la suite de la disparition de Samuel dans un accident de voiture suspect, un écrivain collecte le témoignage de certains de ses proches afin de dresser son portrait et de comprendre les raisons de sa mort.

Nous suivons celui de Vandad, colocataire de Samuel, tout au long du roman. Cette brute colossale à la mine patibulaire avait noué avec le jeune homme au physique dégingandé et fragile une improbable amitié, amorcée puis renforcée par la capacité naturelle de Samuel à accepter les autres tels qu'ils étaient, sans jamais les juger ni se moquer de leurs travers ou de leurs faiblesses. Il était le seul avec qui Vandad se sentait lui-même, sans avoir à simuler, ni même à s'adapter.

Ses interventions sont entrecoupées de celles de Panthère, l'amie d'enfance de Samuel, puis alternent avec la voix de Laïde, qui entretint une idylle de plusieurs mois avec le défunt, leurs différences finissant par altérer une relation d'abord fusionnelle. Très engagée politiquement, prônant de hautes valeurs morales qu'elle appliquait au quotidien avec une certaine intransigeance, elle reprochait à Samuel, à la fin de leur liaison, son manque d'activisme et une générosité davantage inspirée par une forme de passivité que par un véritable altruisme.

Au fil du récit de chacun des protagonistes, fragmentés en courts paragraphes, émerge la réalité fluctuante de celui que fût Samuel, fluctuante car empreinte de la subjectivité de ses porte-paroles, de la tonalité de leurs voix respectives, influencée par leur ressenti, leur envie peut-être inconsciente de présenter les faits à leur avantage. Certains épisodes communs font ainsi parfois l'objet de plusieurs versions ; ces divergences révèlent les antagonismes et les rivalités opposant certains des proches de Samuel.

Jeux de perspectives incertaines qui se mêlent, se confrontent, "Tout ce dont je ne me souviens pas" est ainsi un roman sur le souvenir, et sur la façon dont l'autre garde toujours une part inaccessible, parce qu'on le perçoit à travers le prisme de ses propres émotions, de sa propre histoire.

Jonas Hassen Khemiri, que j'ai découvert avec l'excellent "Montecore, un tigre unique", ne m'a pas déçue avec cet autre titre subtil et intelligent, au rythme énergique.

>> L'avis de Cécile

Commentaires

  1. Je n'ai lu qu'un roman de Jonas Hassen Khemiri, et il m'avait marquée ( " J'appelle mes frères " ), tu me rappelles de continuer.

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    1. De mon côté, je note "J'appelle mes frères", que je n'ai pas lu. "Montecore" est très bon aussi, peut-être même plus que "Tout ce dont je ne me souviens pas". En tous cas il est plus dense, et plus travaillé.

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  2. Montecore m'avait tellement plu... Je reviendrai donc à cet auteur

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    1. Tu peux le faire avec ce titre, il est différent de Montecore (bien que les héros de ces deux romans se ressemblent un peu), mais vraiment bien aussi.

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