"La dame de pique et autres récits" - Alexandre Pouchkine

Tout cela ne vaut pas Dostoïevski...

La vieille édition de poche dans laquelle j'ai lu ce que je pensais être un roman est trompeuse : l'ouvrage est d'un format moyen, intitulé "La dame de pique"... mais il compte en réalité trois textes, dont l'un est par ailleurs subdivisé en courts récits. Une vérification sur internet m'a confirmé que "La dame de pique" est, en effet, une nouvelle.

On entame le recueil avec les "Récits de feu Ivan Pétrovitch Bielkine", que l'auteur introduit comme étant ceux d'un gentilhomme campagnard, dont il nous livre une brève -et fictive- biographie. La gazette littéraire de Pouchkine s'opposant alors par diverses polémiques à L'abeille du Nord, revue soutenue par le pouvoir tsariste, ce subterfuge avait pour but de dissimuler la véritable identité de l'auteur des textes.

"Le coup de pistolet" est le témoignage d'un officier de l'armée impériale évoquant sa rencontre avec Silvio, un ancien soldat établi dans son lieu de garnison, aux remarquables talents de tireur. Pourtant, le jour où un affront aurait dû inciter Silvio à venger son honneur en duel, il se dérobe, au grand étonnement du narrateur, qui ne connaîtra que quelques années plus tard le fin mot de l'histoire.

"La tempête de neige" tourne autour de la passion qui unit Vladimir et Maria, et que réprouvent les parents de la jeune fille. Les amoureux décident de se marier clandestinement, mais leurs plans sont contrariés par de très mauvaises conditions climatiques...

"Le marchand de cercueil", sur le ton de l'anecdote, narre l'onirique mésaventure qu'un marchand de cercueils doit à sa susceptibilité.

"Le maître de poste" est, comme "Le coup de pistolet", porté par un narrateur qui relate le souvenir de sa rencontre avec le dit maître de poste et la fille de ce dernier, une beauté qui connaîtra un destin tragique. 

"La demoiselle-paysanne" clôt le recueil sur une note plus facétieuse, histoire d'amour entamée sous des auspices défavorables entre le bel Alexeï et une fausse paysanne, qui connaîtra une heureuse conclusion.

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"Doubrovski", considéré comme un roman, bien que sa brièveté l'apparente également à une nouvelle, succède aux "Récits de feu Ivan Pétrovitch Bielkine". Un banal conflit opposant deux voisins et amis, l'un arrogant seigneur -Cyrille Petrovitch Troïekourov- et l'autre lieutenant en retraite et modeste propriétaire terrien (Andreï Gavrilovitch Doubrovski), dégénère en une succession d'actes de vengeance violents. Doubrovski est dépossédé de ses terres par son voisin, et n'y survit pas. Son fils unique se reconvertit alors en brigand, prenant la tête d'une bande qui sème bientôt la terreur dans toute la région. 

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"La dame de pique" est le dernier texte du recueil, et à mon sens le meilleur. Paul Tomski, un jeune homme, évoque l'histoire de sa grand-mère autour d'une table de jeu. Son aïeule, désormais âgée, fut lors de ses premières années de mariage une férue de jeu. Ayant perdu une forte somme que son époux refusa de rembourser, l'un de ses amis lui confia le secret d'une combinaison de trois cartes permettant de gagner, de manière infaillible, au "Pharaon".
Cette anecdote ayant attisé la curiosité cupide de l'un des assistants, le pingre Hermann, ce dernier manigance pour approcher la vieille dame afin de lui extorquer ce secret, qu'elle n'a même pas confié à ses enfants et petits-enfants...

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J'ai éprouvé à cette lecture un plaisir inégal. J'ai apprécié la dimension fantastique de "La dame de pique", et son ambiguïté, qui laisse la porte ouverte à diverses interprétations. "Le maître de poste", récit sobre aux accents pourtant tragiques, m'a beaucoup touché. Et malgré sa fin décevante, "Doubrovski", avec sa tension et ses rebondissements, est plaisant à lire.
En revanche, le romanesque confinant à l'eau de rose de la plupart des autres textes, que j'ai trouvés désuets mais sans véritable charme, m'a vaguement ennuyée. Aux histoires tantôt chevaleresques, tantôt viles, de cette noblesse dont l'auteur est lui-même issu, je préfère l'intensité torturée de celles d'un Dostoïevski...


Cette lecture me permet de participer au Mois de l'Europe de l'est, organisé par Goran, Patrice et Éva.



Commentaires

  1. J'ai lu ce petit texte il y a quelques temps déjà, mais je n'en ai gardé aucun souvenir... Je ne saurais dire si j'ai aimé ou non... Merci pour ta participation. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. La dame de pique est plaisant à lire, avec son côté surnaturel assez subtil, mais le reste... je viens d'aller mettre un lien vers ce billet dans les commentaires suite au billet annonçant l'activité sur ton blog.
      Bonne journée !

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  2. Le plaisir inégal est souvent mentionné quand il s'agit de nouvelles...
    Je vais participer aussi à ce challenge avec une lecture suggérée par Goran...

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    1. L'art de la nouvelle est en effet très délicat, et il est rare, en ce qui me concerne, de tout aimer d'un recueil... j'attends la parution de ton billet "Europe de l'Est" avec impatience. J'ai de mon côté l'intention de lire au moins deux autres titres dans le mois.

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  3. Je ne vais pas me précipiter sur ce recueil mais cette dame de pique m'intrigue depuis longtemps et tu sembles l'avoir apprécié, bref tu me motives à le lire, d'autant plus que je l'ai en format epub. Allez hop, en haut de ma liste ;-)

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    1. Oui, c'est un texte curieux, et subtil. Là, pour le coup, l'auteur maîtrise parfaitement la brièveté de son texte, à la fois mystérieux et efficace..

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  4. Ah! Cruelle, tu dis du mal de mon Pouchkine. La dame de pique a été mon sujet de mémoire il y a de cela bien des années. Le fantastique qui s'appuie très curieusement sur un réalisme sans concession (la description de la vieillesse de la dame est une représentation particulièrement éprouvante de la mort ), la critique sociale de ses officiers occupés par la débauche et le jeu, font de La dame de pique un chef d'oeuvre de la littérature russe.. Quant aux autres nouvelles, en pleine époque romantique, elle parle souvent d'une jeunesse qui paraît superficielle, avec son sens de l'honneur exacerbé, mais qui met en pratique les codes de la société de l'époque, quitte à en mourir. Pouchkine peint son époque tout aussi bien que Dostoievsky même si elle est autre. "L'eau de rose" était bien souvent mêlée au sang , comme cet officier qui crache les noyaux de cerises en plein duel, dans Le coup de pistolet personnage qui a existé. Il fallait un certain courage et même du panache pour se jouer ainsi de la mort. Ce n 'était pas un plaisanterie, la jeunesse était décimée par ce mal. Pouchkine est mort lui aussi tué par son adversaire, un français portant le nom de Danthès, honni de tous les russes d'ailleurs, dans un duel où il vengeait l'honneur de sa femme. Ceci dit j'aime beaucoup Dostoievsky aussi.
    Moi aussi, je fais ce challenge. Je connais bien Pouchkine alors je vais aller du côté de Tourguéneiev que je connais moins. A bientôt !

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    1. Ton analyse bien plus poussée que la mienne me fait penser que je suis sans doute passée à côté de certains de ces textes, et de ce qu'ils nous apprennent sur leur époque... et tu as raison de rappeler que Pouchkine et Dostoïevski n'étaient pas tout à fait contemporains. Ce qui, je crois, m'a laissée en-dehors de certains de ces textes, c'est qu'ils se déroulent dans un milieu compassé, où les émotions semblent amoindries par un vernis de bienséance (et c'est sans doute pour ça que j'ai apprécié Doubrovski et Le maître de poste, textes plus forts, où il est question de sentiments plus violents) ... je préfère les ambiances populeuses... Et j'ai bien aimé La dame de pique !

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    2. Oui, ces trois sont mes préférés aussi. Oh! J'avais oublié que tu faisais le challenge. J'aime beaucoup aussi La fille du capitaine.

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    3. "La fille du capitaine" est un classique de la littérature russe qui a échappé à ma période russophile d'il y a ... pfff .... 25 ? 30 ans ? Pourquoi ne pas redonner une chance à cet auteur avec ce titre....

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  5. J'ai La Fille du capitaine dans ma PAL. Ce sera mon premier Pouchkine. Je pense que ce sera moins risqué qu'un recueil de nouvelles.

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    1. Je lirai ton avis avec intérêt, qui sait si tu ne me convaincras pas de lui donner une deuxième chance ?!

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  6. J'ai lu un roman de Pouchkine, sans conviction...

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    1. C'était lequel (afin que je l'évite, si je souhaite donner une 2e chance à cet auteur) ?

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  7. Je n'ai lu celui-ci, mais La fille du capitaine, dont il ne me reste pas grand chose, ça fait trop longtemps. Je crois surtout qu'il serait temps que je me décide pour les grands romans de Dostoïevski.
    J'espère aussi participer plus d'une fois à ce challenge à l'Est.

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    1. Dostoïevski, j'adore... Crime et châtiment, Les frères Kazamarov... j'ai aussi Le joueur dans ma PAL, si ça rentre, je le lirai aussi pour l'activité "Mois de l'Europe de l'Est".

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