"Le cercle fermé" - Jonathan Coe

Séance de rattrapage (2).

Nous retrouvons vingt ans après "Bienvenue au club", qui s'achevait avec l'élection de Margaret Thatcher comme premier ministre du Royaume-Uni, Benjamin et son frère Paul, Doug et Philip, Claire...

Dans l'Angleterre de Tony Blair, on s'étonne de retrouver Paul le cynique, le libéral, en jeune député travailliste, mais on comprend vite qu'il doit sa place davantage à son opportunisme qu'à ses convictions. Son gouvernement est d'ailleurs d'une gauche bien relative, qui privatise les services publics et dont le chef de file, après un houleux débat à l'assemblée, finira par soutenir la guerre en Irak. C'est un bel orateur, le cadet des Trotter, mais on peut regretter qu'il ait gâché son intelligence acérée par la servilité qu'il met au service de ses ambitions.

Benjamin, lui, subit sa vie... Marié à  Emily, il est resté obsédé par Cicely et la brève aventure qu'ils eurent ensemble. Expert-comptable, il n'en finit pas de travailler à l'oeuvre labyrinthique dont il espérait, adolescent, sa future consécration... solitaire et égocentrique, s'apitoyant sur ses rêves déçus, mais refusant d'admettre ses échecs, ennemi du conflit et de la difficulté, il rend sa pourtant généreuse épouse très malheureuse.

Le couple est resté ami avec Doug et Philip. Le premier vit heureux en ménage avec Frankie, ex top-model richissime, et leurs deux enfants, et est devenu, conformément à son souhait, journaliste. Le second, de caractère toujours aussi facile, a divorcé de Claire, dont il a eu un garçon, Patrick maintenant adolescent. Claire occupe dans "Le cercle fermé" une place prépondérante, portant sur ses amis mais aussi sur elle-même un regard lucide et honnête. C'est aussi par son intermédiaire, alors qu'elle rentre d'Italie après y avoir vécu quelque temps, que l'auteur nous fait capter l'évolution de la société anglaise, entrée dans l'ère d'une ultra-communication virtuelle et expéditive qui déshumanise les rapports, et alourdie d'une atmosphère d'agressivité qui rend parfois dangereux même le seul fait de prendre le volant... Les questionnements de son fils Patrick sur la disparition inexpliquée de sa sœur Miriam, dont elle gardé, vingt ans après, le traumatisme, l'incite à mener l'enquête pour enfin trouver des réponses.

En nous mettant aux côtés de ses héros devenus quadragénaires, Jonathan Coe fait du "Cercle fermé" le roman du bilan, du temps où l'on se retourne sur ses rêves de jeunesse, dont on réalise la vacuité ou la légitimité, le temps des questionnements ou de la confusion, le moment de décider de prendre enfin sa vie en main, ou de réaliser que ce sont parfois les bonheurs les plus simples, les plus accessibles, qui ont finalement de l'importance.

Et parce que c'est Coe, toutes ces tergiversations intimes s'entremêlent habilement au contexte politique et social représentatif de l'époque où évoluent ses héros, une époque de cynisme et d'amertume, qui voit la montée de l'islamisme et du racisme, qui voit le fossé se creuser entre la précarité des uns et le pouvoir de quelques décisionnaires qui tiennent entre leurs mains les destins de milliers d'individus qu'ils ne rencontreront jamais, une époque où des acteurs de télé réalité jouissent d'une célébrité et d'une reconnaissance qui délaissent les sommités du monde médical ou scientifique...


Sinon, Jonathan Coe, c'est aussi... : Testament à l'anglaise.

Commentaires

  1. Bon d'accord, si un jour je suis en panne de lecture (mouah!) je pourrais le relire. En fait j'aurais dû le faire avant de lire le suivant, quoi.

    RépondreSupprimer
  2. C'est intéressant ces suites vingt ans après, où l'on voit qui est resté fidèle à lui-même .. ou pas et ou l'on voit aussi à quel point les changements d'époque influencent les individus.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, et je suis contente de les avoir lus à la suite, j'attends avec impatience de voir ce que donnera leur évolution dans notre monde d'aujourd'hui, avec Le cœur de l'Angleterre.

      Supprimer
  3. Jamais deux sans trois! À quand le troisième tome?
    Quant à moi, je sais ce que j'ai à faire!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La lecture du 3e tome est bien sûr prévue, j'ai d'ailleurs lu les deux premiers opus dans cette optique, mais j'attends sa sortie en poche.

      Supprimer
  4. c'est promis je vais les lire dans l'ordre !!! maintenant j'ai tous les titres donc plus d'excuses :-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu peux donc te faire les trois à la suite, quelle chance !! J'ai hâte de lire ton avis.

      Supprimer
  5. Ce roman doit être empreint de nostalgie pour les personnages. Et c'est intéressant de voir ce qu'il pense de Tony Blair .

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, il y a une bonne part de nostalgie, notamment avec le personnage de Benjamin. On voit ainsi les personnages qui vivent tournés vers le passé, et ceux qui parviennent à dépasser leurs regrets ou leurs traumatismes.. et ce qu'il pense de Tony Blair n'est ma foi pas très reluisant, si l'on en croit ce qui est exprimé dans ce roman !

      Supprimer
  6. J'ai essayé plusieurs fois Coe, chaque fois j'ai abandonné. C'est frustrant, car j'en lis tellement de bien!

    RépondreSupprimer
  7. Le bilan provisoire ... Tu vas te régaler à les retrouver ! Et Benjamin, je l'aurais bien mis dans mes "héros" si j'avais le courage de faire comme, tu l'as fait le bilan des 10 ans du blog.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu avais dit pareil pour le TOP 100... Du coup, je me permets d'espérer !

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience !