"Dernière nuit d'amour, première nuit de guerre" - Camil Petrescu

"On ne devient intéressant en tant que spécimen de l'espèce humaine qui si on est tué en même temps que des dizaines de milliers d'autres".

1916. Le narrateur, Stefan Gheorghidiu, vingt-trois ans, a récemment été mobilisé suite à l'entrée en guerre tardive de la Roumanie. Obnubilé par l'obtention d'une permission qui lui permettra d'honorer un rendez-vous crucial, il se montre très insistant auprès de ses supérieurs... C'est Ela, sa femme, qu'il doit retrouver à Câmpulung, une ville voisine. En revenant sur leur tumultueuse union, il nous éclaire sur l'empressement anxieux avec lequel il attend cette rencontre.

Les époux se sont connus étudiants, et mariés assez vite. A la suite d'une sordide histoire d'héritage, Stefan refusant de faire valoir ses droits par dégoût du conflit et des démarches, leurs rapports se refroidissent. Il est bientôt la proie d'une jalousie maladive, allumée à l'occasion d'un séjour à la campagne avec des amis, au cours duquel sa femme semble flirter avec un danseur à succès... lasse de sa suspicion maladive, cette dernière finit par le quitter. Stefan n'a alors de cesse de la chercher, de la poursuivre à travers Bucarest, rôdant à proximité des lieux qu'Ela est susceptible de fréquenter, tentant de l'apercevoir en compagnie de son amant. En vain. 

Il décrit minutieusement les affres dans lesquels le plonge sa jalousie obsessionnelle, les blessures qu'elle inflige à son orgueil. Il rumine, ressasse à l'envi les motivations qu'il imagine être celles de son épouse, reconsidère toute leur relation à travers le prisme de sa méfiance et de son mépris, remet en cause la sincérité des sentiments passés.

La deuxième moitié du roman nous renvoie avec Stefan sur le front, scindant radicalement le récit, qui semble alors basculer dans un autre monde, comme si le héros, en l'espace de quelques jours, changeait à la fois de vie et de personnalité.

Les soldats, mal préparés à cette guerre dans laquelle, jusqu'au dernier moment, personne ne pensait s'engager, subissent longues périodes d'attente et ordres contradictoires, prétexte à des épisodes "comiques". Mais l'impression de se livrer à une "promenade dominicale" laisse bientôt la place aux premiers échanges de tirs, aux premiers blessés... Confronté à l'absurdité de la guerre et à l'omniprésence de la mort, Stefan mesure la vacuité de ses préoccupations conjugales, et la mesquinerie des conflits dominant le quotidien des individus. Il se questionne sur sa valeur, son courage, comme si la guerre lui faisait retrouver non seulement la mesure des choses, mais aussi une certaine forme d'humilité. Il garde aussi une certaine "hauteur", une indépendance d'esprit qui l'incite à ne pas souscrire à la haine de l'autre, de l'ennemi qu'on lui désigne : il fait la guerre sans hostilité ni désir de tuer, ne croyant pas en la supériorité des races, et distinguant l'amour de la patrie des tendances de conquêtes économique de l'Etat.

Je dois avouer avoir eu beaucoup de mal à mener à bien cette lecture, essentiellement en raison de la personnalité horripilante du narrateur, qui exprime à travers de nombreuses digressions pseudo-philosophiques, du moins dans la première partie, une vision aigrie et pessimiste du monde, et un sentiment de supériorité vis-à-vis de ses semblables, qu'il juge médiocres et malhonnêtes.. de même, son comportement excessivement jaloux l'amène à des considérations misogynes, à juger toutes les femmes comme étant futiles et vénales. Le style, par moments empesé, a par ailleurs accentué la dimension laborieuse de ma lecture, malgré une seconde partie plus intéressante, et redorant quelque peu l'image du héros...


Une lecture effectuée dans le cadre du Mois de l'Est, organisé par GoranPatrice et Eva :

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Commentaires

  1. Un personnage principal exaspérant, ça ne va pas le faire pour moi .. Je passe.

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    1. Et je ne chercherai pas à te convaincre de lui laisser une chance...

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  2. J'avais noté ce titre mais après avoir lu quelques retours pas plus enthousiastes que les vôtres, j'ai renoncé.

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    1. J'ai moi aussi retrouvé les mêmes bémols sur le personnage dans d'autres billets. Et puis j'ai trouvé l'écriture assez lourde... Une déception, décidément (cela m'apprendra à choisir un titre pour sa jolie couverture !)

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  3. Dis moi, durant le mois de l'Europe de l'est, tu ne lis que des écrivains de l'est ? Bon, avec celui-ci, tu m'as perdue.

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    1. Oui, je réserve une partie des titres est-européens présents sur mes étagères pour ce mois de mars.. et à part une LC avec The Autist Reading, d'un titre français, je ne lis que ça ! A venir, du Moldave, du Monténégrin, du Serbe.. et tu peux passer, oui, pour celui-là, il ne vaut pas la peine qu'on s'y attarde !

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  4. Parfois, il est dommage de passer à côté d'une "belle" lecture à cause d'un personnage central antipathique. SI l'écriture de l'auteur rappelle celle de Zweig (comme j'ai cru le deviner à te lire, peut-être à tort), je pourrais lui laisser sa chance...

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    1. Je me serais peut-être accommodée du personnage, si le style m'avait emportée... Le rapprochement avec Zweig ne m'est pas venu lors de la lecture, et il me semble que l'écriture de l'auteur autrichien est plus fluide, et a moins souffert du passage du temps que celle de Camil Petrescu..

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    2. Alors, je laisse tomber pour le moment :)

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    3. Pour découvrir la littérature roumaine, que je connais très peu, je te recommanderais plutôt La croisade des enfants, de Florina Illis, roman ancré dans la Roumanie contemporaine, d'une autrice dont la voix est vraiment singulière..

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  5. Je le note pour faire la connaissance de l'auteur, j'espère le trouver :-)

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    1. Tu ne devrais pas avoir trop de mal, il est récemment sorti en poche, et est mis en avant par les librairies au rayon de l'Est...

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  6. Visiblement ce n’est pas trop ça, alors je passe (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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  7. C'est dommage, j'avais hésité à mettre ce roman également au menu du Mois de l'Europe de l'Est 2020, mais l'abondance de livres et l'avis de Passage A l'Est m'avaient freiné. Je me laisserais pourtant bien tenté, juste pour me faire un avis. En tout cas, merci encore pour cette nouvelle contribution au mois de mars! Patrice (https://evabouquine.wordpress.com/)

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    1. C'est sûr qu'il a des titres à mon avis plus intéressants à découvrir, et surtout plus "plaisants".. moi, c'est sa jolie couverture, et le fait qu'il soit roumain, qui m'a convaincue !!

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  8. Réponses
    1. Oui, je ne tenterai pas te convaincre du contraire...

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  9. En lisant ton billet, j'ai eu l'impression que cette première partie ne me plairait pas. Ce que tu as confirmé par la suite et même si la partie sur la guerre est plus intéressante (encore qu'elle soit un peu attendue, me semble-t-il) moi aussi je passe

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    1. Je ne te donnerai pas tort... la dernière partie ne suffit pas à compenser l'impression négative que laisse la personnalité du narrateur et la lourdeur du style..

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