"L'Outil et les Papillons" - Dmitri Lipskerov

Démembrement...

Avec Dmitri Lipskerov, le monde se transforme en une gigantesque farce... pour qui aura lu "Le dernier rêve de la raison", du même auteur, la surprise sera sans doute moindre face aux péripéties qui nous sont ici contées, toutes plus incroyables les unes que les autres. Quant à ceux qui le découvrent, il n'y a plus qu'à leur souhaiter la bienvenue dans ce univers qui est certes bien le nôtre, mais semble avoir subi quelques distorsions...

Arséni Andréiévitch Iratov se réveille un beau matin amputé de son pénis. Pour cet homme séduisant et dégourdi accoutumé à la réussite, le choc est rude. Il faut dire qu'Arséni a par ailleurs toujours été un chaud lapin, dont les exploits sexuels passés ont disséminé ici et là quelques enfants illégitimes... Depuis, il s'est rangé sans regrets, ayant épousé la belle Véra, qui lui rend aussi bien l'amour profond que l'attirance charnelle qu'il éprouve pour elle. Et si, aidé par une baisse conséquente de sa libido, il accepte assez vite son nouvel état, pour Véra, désireuse de compléter leur bonheur par la venue d'enfants, la déception est cuisante, même si elle fait bonne figure vis-à-vis de son nouvel eunuque de mari...

En alternance avec les aventures dorénavant asexuelles d'Arséni, nous suivons ...

... le monologue d'un étrange narrateur, qui montre une connaissance approfondie voire intime d'Iratov, dont il entreprend de nous relater le passé, de son enfance auprès de parents discrets mais aimants à son accession à la célébrité en tant qu'architecte, en passant par la période où, étudiant, il se livra à divers trafics et magouilles témoignant de sa débrouillardise et de son ambition. Il harcèle à l'occasion, par l'envoi de lettres anonymes, le sujet de son récit, tentant de le culpabiliser en évoquant ses responsabilités vis-à-vis de l'un des fils qu'il n'a pas reconnu. Une aura de mystère entoure l'homme, qui dégage une impression à la fois de pauvreté et d'invincibilité, compose régulièrement un numéro de téléphone qui ne répond jamais mais dont la "divine tonalité" semble extrêmement importante pour lui, et s'endort pour des périodes de sommeil longues de plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

... le parcours d'un homoncule qui, de la taille d'un doigt lorsqu'il est recueilli par une jeune adolescente vivant chez sa grand-mère à la campagne, la quitte quelques jours plus tard en homme adulte, beau comme un éphèbe, après l'avoir initiée au plaisir sexuel. Il est déterminé à gagner Moscou, pour y trouver un certain Arséni Iratov...

Si la multiplicité des pans de l'intrigue peut donner dans un premier temps le sentiment d'une certaine confusion, la cohérence de l'ensemble, qui se dessine peu à peu et en révèle du même coup la richesse, suscite l'admiration. Dmitri Lipskerov maîtrise parfaitement la construction de son récit, par ailleurs très réjouissant grâce à son inventivité, et son humour à la fois bon enfant et irrévérencieux, féroce et burlesque.

Et malgré ma préférence pour "Le dernier rêve de la raison", dont j'ai trouvé le contexte social et politique plus riche, cette lecture m'a permis de passer un excellent moment.

Elle est par ailleurs l'occasion d'afficher une nouvelle participation au Mois de l'Europe de l'Est, organisé par Eva, Patrice et Goran...

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Commentaires

  1. Cette littérature des pays de l'est permet de découvrir des auteurs et des titres aussi insolites qu'originaux. Merci pour toutes ces lectures qui nous ouvrent l'esprit.

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    1. Et merci à Goran, Patrice et Eva, qui avec cette initiative m'incitent chaque année à me plonger dans des titres vers lesquels je n'aurais même pas eu l'idée de me tourner...

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  2. Pauvre homme, je n’aimerais pas être à sa place... (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Passé le choc de la découverte, il le prend plutôt bien je trouve (sans doute parce que la perte de son précieux membre s'accompagne d'une disparition de sa libido...).

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  3. J'ai complètement raté ce mois là, bah. des pépites pourtant

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  4. Ça a l'air bien déjanté comme histoire. Pas sûr que ça me convienne.

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    1. Ah, c'est sûr qu'il faut aimer le loufoque... et encore j'ai trouvé celui-là un peu moins déjanté que Le dernier Rêve de la raison...

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  5. noté pour 2021 ainsi que "Le dernier rêve de la raison" (je commencerai par celui-ci)

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    1. Bonne idée, Le dernier Rêve de la raison étant selon moi encore meilleur ! Comme toi, j'ai déjà noté plusieurs titres pour la prochaine édition !

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  6. malgré tout le bien que tu en dis, je vais passer, le burlesque en littérature, je n'y arrive pas ....

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    1. Je sais que ce n'est pas ton truc, et je ne te le recommanderais pas, en effet, on est là dans la veine de Boulgakov..

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  7. Quelle lecture surprenante ! Je n'avais encore jamais entendu parler de cet auteur (au passage, je trouve vraiment que les éditions Agullo ont un joli catalogue !). Cela m'a l'air très réjouissant, ça change les idées, excellente idée et comme toujours excellente chronique :-). Bonne journée et à bientôt. Patrice (Et si on bouquinait)

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    1. C'est un des rares auteurs russes contemporains que j'ai lus (j'ai vu sur ton blog que tu préparais un billet sur le sujet, je m'en réjouis !), et il vaut vraiment le détour, il a un ton originale, et est très inventif..

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  8. L'irrévérencieux, le féroce et le burlesque, c'est tout à fait ma came. Oh ça a l'air d'être une petite pépite comme j'aime et en plus, je n'ai pas beaucoup lu d'auteurs russes contemporains. Noté !

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    1. Oui, c'est tout à fait un titre pour toi, mais si je peux me permettre, Le dernier rêve de la raison est pour moi légèrement supérieur, encore plus "barré" (mais aussi plus glauque, alors à toi de voir !).

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  9. Compte tenu de ta dernière phrase, je m'apprêtais à noter dans "la liste" Le dernier rêve de la raison... pour m'apercevoir qu'il est déjà noté, sans doute depuis un certain temps. Il ne me reste plus qu'à me lancer dans la découverte de cet auteur !

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    1. Oui, et je pense qu'il n'a pas fini de faire parler de lui... on retrouve un ton à la Boulgakov dans ses écrits.

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  10. J'avais tenté Le dernier rêve de la raison en bibliothèque, mais il n'y a pas eu d'atomes crochus entre le roman et moi... j'ai assez souvent du mal avec le loufoque et l'extraordinaire.

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    1. Dans ce cas, je ne te conseillerais pas ce titre...

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