"England, England" - Julian Barnes

"...Alors l'Angleterre vient à moi, et qu'est-ce que je lui dis ? Je lui dis : "Ecoute, ma poule, regarde la réalité en face. Nous sommes au troisième millénaire, et tes nichons sont en berne. La solution n'est pas un soutien-gorge pigeonnant". 

Il me semble qu’England, England est un très bon roman : l’idée en est originale.

Nous avons là un milliardaire excentrique et mégalomane qui, en quête d’une réalisation propre à marquer son temps et ses semblables, se lance dans un projet aussi fou que faramineux : reproduire sur un territoire restreint l’Angleterre, en y important ce qui la caractérise, ce qui en fait l’essence. Ses mythes et ses monuments, ses célébrités et ses figures représentatives, ses us et coutumes… Robin des Bois et Samuel Johnson, ses pubs et ses manoirs, le cricket et la bataille d’Angleterre, Big Ben, les tombes de Shakespeare et Lady Di, les 101 Dalmatiens, le flegme et les chapeaux melon, la famille royale…Bref, une représentation grandeur nature de tout ce qui fait le fleuron de l’Angleterre, "en plus pratique, plus propre, plus amical et plus efficace".

Il s’agit d’offrir aux touristes (triés sur le volet selon des critères de solvabilité financière) la possibilité de visiter un pays sans les habituelles contraintes de temps et d’espace. C’est aussi l’occasion, à l’heure du règne du loisir et du divertissement, de redynamiser, de redorer l’image d’une Angleterre déclinante, figée dans un risible passéisme.

L’île de Wight est l’heureuse élue où s’installe le gigantesque Parc d’attractions. L’entreprise est un succès, et le site finit même par faire, sans effusion de sang, sécession, adoptant sa propre règlementation et élisant son propre parlement. Mais ne nous y trompons pas : il n’est pas ici question de démocratie ou de concrétisation d’une utopie. Le fonctionnement de ce nouvel Etat, ersatz de pays géré comme une multinationale, est purement basé sur l’économie de marché.

Il me semble qu’England, England est un très bon roman : ses personnages principaux ne manquent pas de piquant.

A commencer bien sûr par l’instigateur de ce pharaonesque projet, l’insupportable, cabotin et tyrannique Jack Pitman, qui troque parfois sa superbe arrogance pour l’expression de pitoyables et hilarantes perversions.

Mais il y a aussi Martha Cochrane, héroïne centrale du roman, que Pitman recrute (ce qu’il finira par regretter) pour son cynisme et sa capacité à ne jamais se laisser démonter. On peut même dire de Martha, quadragénaire intelligente et calculatrice, qu’elle cultive le cynisme comme mode de vie, par ambition sans doute mais aussi, comme on le devine peu à peu, par un inconscient réflexe d’autodéfense tirant son origine d’une croissante déception face à la minceur de l’existence. L’âge avançant, elle réalise qu’elle n’a pas de réelle prise sur sa vie, que le sort et ses caprices sont sans doute plus responsables de ce qu’elle est devenue qu’une suite explicable de causes et d’effets sur lesquelles elle aurait eu quelque influence.  

A côté de ces deux figures remarquables bien que complètement différentes, il faut toutefois avouer que les personnages secondaires ont du mal à trouver leur place…

Il me semble qu’England, England est un très bon roman : il est riche de passionnantes thématiques.

Celle de l’envahissement par l’appât du gain et la quête de pouvoir de tous les aspects de nos vies, y compris de ce qui a priori ne s’achète pas, valeurs, principes, richesses culturelles ou patrimoine social ; celle de la perte de l’authenticité au profit d’une certaine dictature du ludique et de la propension de l’individu consumériste à chercher la facilité et l’immédiateté plutôt que la sincérité ; celle de l’avènement d’un monde où on préfère les répliques aux originaux, car c’est la réalité de la réplique qu’on peut posséder, appréhender, réordonner. 

Il me semble qu’England, England est un très bon roman : l’écriture en est riche et vive, d’une irréprochable élégance que le ton, féroce et facétieux, empêche toutefois de paraître figée. 

"England, England" avait donc, a priori, tout pour plaire.

Et pourtant, pour je ne sais quelle obscure raison, j’ai eu un mal fou à m’impliquer dans cette lecture, à me motiver pour la poursuivre. Peut-être ce désintérêt a-t-il pris pied dans cette sensation d’une intrigue un peu décousue, sans réel fil conducteur, empruntant des pistes que l’on ne suit pas toujours jusqu’à leur terme ?

Peut-être…

Un autre titre pour découvrir Julian Barnes : Une fille, qui danse.

Et c'est une nouvelle participation au Mois Anglais, chez Lou, Titine et Cryssilda.

Commentaires

  1. J'ai beaucoup aimé "Une fille qui danse" de lui ; j'en ai lu un autre il y a des années, je ne sais plus lequel. Il m'avait plu aussi. Je tenterai bien autre chose, mais je ne sais pas quand.

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    1. J'ai beaucoup aimé aussi "Une fille, qui danse" et là.. très étrange, cette impression d'être face à un titre bourré de qualités mais qui n'emporte pas.. sans que je sois parvenue à vraiment mettre le doigt sur ce ui m'en a empêchée.

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  2. Tiens, je ne l'ai pas lu, celui là!

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    1. Je suis tentée de te le conseiller quand même, parce que je crois qu'il est très bien, et j'aimerais avoir un autre avis !

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  3. Un Julian Barnes que je n'ai pas lu, et qui te semble à très bon roman, je m'apprêtais à foncer le noter... mais ta conclusion me laisse perplexe... ;-)

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    1. Je dois avouer que je suis moi-même perplexe face à mon sentiment mitigé. Peut-être ne l'ai-je pas lu au bon moment ?? N'hésite pas à tenter, donc, il te plaira sans doute !

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  4. C’est pas mal Barnes, peut-être de qualité variable, mais il y a des choses très délicates. J’avais aimé La Table citron de lui.

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    1. L'ennui, c'est que la qualité est bien au rendez-vous ici, mais il y a un petit quelque chose, dans la construction de l'intrigue, je crois, qui m'en a tenue éloignée. Un peu comme si l'auteur avait avancé dans l'histoire sans avoir prévu une destination précise..

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  5. Je suis perplexe déjà! Je lève le nez et passe mon chemin. Bonne suite du mois anglais.

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    1. C'est pourtant un auteur qui vaut le détour. Je n'en ai lu que deux, dont celui-ci qui est à l'origine, tu l'auras compris, d'un sentiment bizarre mêlant admiration et vague désintérêt, mais il a sinon une bibliographie très riche, dans laquelle je pense aller repiocher un jour.

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  6. De meme je n'ai pas assimile son histoire du monde....mais je ne desespere pas a m'attacher a cet auteur...;)

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    1. Pour l'instant, il a un partout en ce qui me concerne, de quoi lui laisser le bénéfice du doute..

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  7. J'ai adoré "Une fille, qui danse", mais "La seule histoire" m'avait déçue. J'ai l'impression que Barnes est un auteur complexe. Je compte le relire, on verra avec quel titre.

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    1. Je note donc de ne pas continuer sa découverte avec "La seule histoire" et retiens plutôt "La table citron", recommandé ci-dessus par Nathalie.

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  8. moi je laisse tomber cet auteur avec lequel je n'ai jamais vraiment accroché...

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  9. Il est amusant ton billet, on s'attend bien à cette perplexité finale... De Julian Barnes, je n'ai lu que Une fille, qui danse, que j'avais bien aimé...

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    1. Cette lecture a été une expérience assez bizarre, je lisais en me disant "ça a l'air bien mais je n'accroche pas", et comme il m'a été prêté par un ami qui l'a trouvé génial, je n'osais pas trop abandonner..

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