"Tout ce bleu" - Percival Everett

"Les métaphores sont comme la peinture à l’huile : quand on dilue on perd le contrôle".

L’intrigue se déroule alternativement sur trois pans, plus précisément trois périodes de la vie de Kevin Pace, le narrateur, artiste peintre noir et sexagénaire, qui mène une vie paisible dans une insignifiante bourgade américaine.

1979.
Kevin, alors étudiant, accompagne son meilleur ami Richard au Salvador, à la recherche du frère de ce dernier, qui a disparu dans des circonstances louches, probablement en s’adonnant à quelque trafic. Le pays est alors au bord de l’explosion et de la guerre civile. Les deux jeunes hommes ramènent de leur pourtant bref séjour le souvenir de rencontres terrifiantes, de scènes d’horreur, et un lourd secret.

Aujourd’hui.
Marié à Linda depuis trente ans, Kevin est également père de deux adolescents avec lesquels il entretient des rapports devenus distants. Aussi, quand sa fille lui confie un secret qu’elle lui demande de ne même pas dévoiler à sa mère, la torturante mauvaise conscience conséquente à sa promesse de silence se mêle à l’inavouable fierté d’avoir été choisi comme confident.

Dix ans auparavant.
Lors d’un séjour à Paris à l’occasion d’un vernissage, Kevin vit une brève mais très romantique liaison avec une jeune aquarelliste de presque trente ans sa cadette, qu’il n’a jamais avouée à sa femme. C’est à son retour de la capitale française, ébranlé par sa trahison, certain de ne pas vouloir quitter sa femme, mais amoureux fou de l’artiste parisienne, qu’il entame une œuvre gigantesque, encore inachevée, mise à l’abri des regards dans une grange dont il interdit l’accès à quiconque, puisqu’elle n’aura vocation à être vue que par son auteur.

En naviguant entre ces trois épisodes de la vie du héros, l’intrigue dévoile peu à peu l’ampleur de ses doutes et de ses questionnements. Parce qu’il faut bien dire qu’au départ Kevin Pace, atteint d’une sorte de passivité émotionnelle et d’une réserve qui le met à distance de ses proches comme du lecteur, suscite peu d’empathie. 

Derrière la sérénité trompeuse que peut laisser supposer sa nature peu expansive, de subtils indices témoignent d’un mal-être que lui-même peine à identifier : son addiction ponctuelle à l’alcool, ses questionnements sur le sens de sa vie, la légitimité de son couple ou ses relations avec ses enfants. Et que révèle cet évitement systématique du bleu dans ses œuvres, cette couleur que tout le monde aime, qui représente la confiance, la loyauté, mais le met terriblement mal à l’aise, et qu’il ne sait maîtriser ?

Ses interrogations sur l’art sont elles aussi permanentes : doit-il être utile ? Et si oui à qui ? Au public ou à l’artiste ? Doit-il être une consolation ou un exutoire ? Que vaut l’œuvre d’un artiste qui l’estime lui-même sans valeur ? Car le succès que connait Kevin lui paraît surestimé, face à des tableaux qu’il juge de plus en plus prévisibles, et ce sentiment d’être illégitime en tant qu’artiste constitue autant une insulte qu’une blessure. On devine d’ailleurs que l’élaboration de son œuvre cachée est une tentative de produire de l’art pour lui-même, indépendamment de toute contrainte liée à sa diffusion, à sa valeur mercantile.

Quant aux deux secrets ramenés de ses séjours au Salvador et à Paris, ils ne se révèlent finalement pas si importants que celui qui a de manière inconsciente accompagné toute sa vie de couple, et qu’il ne s’avoue à lui-même que bien tardivement, en réalisant que la plupart des choix qu’il a faits -se marier, avoir des enfants, se montrer responsable et conforme à un modèle parental acceptable- étaient davantage guidés par la volonté de répondre à une certaine normalité, que parce qu’il les souhaitait vraiment.

Les pistes de réflexion initiées par Percival Everett sont pour la plupart très intéressantes, mais pâtissent de l’éparpillement conséquent à son choix narratif. En alternant ainsi les époques, son intrigue adopte un rythme qui l’empêche souvent de traiter ses sujets en profondeur, et de donner une véritable consistance à son personnage, même si la dernière partie, plus longuement focalisée sur le présent, compense un peu.

La lecture reste tout de même plaisante -un titre de Percival Everett, même "mineur", ne peut pas être mauvais !- mais décevra sans doute les fans de l’auteur, parmi lesquels je m’inclue.


D'autres titres pour découvrir Percival Everett :

Et cette lecture me permet de compléter une deuxième ligne du Petit Bac 2021 d'Enna (catégorie "couleur").

Commentaires

  1. Mais oui, Je dois ocntinuer à la lire!!! Trop top cet auteur.

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    1. Je ne te contredirai pas : je l'adore ! J'ai vu dans ton index que tu avais lu Effacement (mon préféré) et Désert américain. je te conseille Blessés (non chroniqué car lu avant le blog) ou Pas Sydney Poitier pour continuer.

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  2. un auteur dont j'ai beaucoup aimé Effacement mais ne n'ai rien lu d'autre pour le moment

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    1. Comme je l'écris ci-dessus en réponse à Keisha, Effacement est mon titre préféré de l'auteur, mais d'autres sont excellents aussi !

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  3. Je ne l'ai encore jamais lu... Quel titre me conseillerais-tu pour commencer?

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  4. Ah, l'éparpillement! À trop s'éparpiller, on oublie de focuser!
    Je me rabattrai sur Effacement pour la découverte!

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    1. Mais c'est bon aussi, de s'éparpiller parfois.. et il ne faut pas passer à côté d'Effacement !

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  5. Je me souviens l'avoir rencontré à un festival America, et même d'avoir assisté à un débat avec lui, mais je ne l'ai pas lu. A réparer ...

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    1. J'aimerais beaucoup le rencontrer, je suis sûre qu'il est très intéressant, si j'en juge par ses œuvres..

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  6. Totalement inconnu et je note Effacement comme tu l'indiques..... :-)

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    1. Très bonne idée, ce roman a été un tel coup de cœur que je l'ai classé dans les premières places de mon Top 100 !

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  7. Comme d'autres je découvrirai donc cet auteur avec un autre titre...

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  8. je n'ai encore jamais lu les romans de cet auteur et le thème me plaît alors je me le note ainsi que "Effacement" ... Et plus si affinité :-)

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    1. J'espère qu'il te donnera envie d'aller plus loin, mais je n'ai pas trop de doute !

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  9. Très tentée. J'aime les histoires de peintres...

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    1. Il devrait te plaire alors, car il pose d'intéressantes questions sur la création. Et c'est un auteur à découvrir.

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  10. Jamais lu l'auteur même si nom revient assez souvent. J'ai été lire ton billet sur Effacement, mais je n'ai pas envie de ça en ce moment ..LOL
    mais je le note quand même ! mes envies changent !

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    1. Je ne sais pas s'il te conviendrait. Ah si ! Si tu le lis, fais-le avec Blessés, il devrait te plaire.

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  11. ça a quand même l'air de partir un peu dans tous les sens cette affaire. Du coup je ne suis pas plus tenté que ça.

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    1. Celui-là, oui, est un peu trop "éparpillé" comme l'écrit Marie-Claude. mais c'est sinon un auteur à découvrir, vraiment. Et je te donnerais le même conseil qu'à Electra : Blessés est un excellent roman. Le lien vers le très vieux billet qui m'a donné envie de le lire : https://chatsdebiblio.blogspot.com/2008/04/blesss-percival-everett.html

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