"Lettres persanes" - Montesquieu
"J’avoue que les histoires sont remplies de guerres de religion : mais, qu'on y prenne bien garde, ce n'est point la multiplicité des religions qui a produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolérance, qui animoit celle qui se croyoit la dominante."
Cette correspondance témoigne de leur découverte des coutumes, des valeurs, du fonctionnement d’un monde occidental dont ils fréquentent la cour, les salons, les lieux de divertissement et de culture… Ils y livrent les réflexions que cette découverte leur inspire, parfois illustrées de la transcription de conversations entendues çà et là. Elles sont entrecoupées des échanges entre Usbek et les membres de son sérail, où il a laissé ses cinq épouses aux mains d’esclaves -des eunuques- noirs ou blancs. Ses femmes se plaignent du traitement que leur infligent leurs gardiens, quand ces derniers déplorent le chaos installé depuis son départ. On devine à travers leurs écrits les jeux de rivalités, de jalousies et de pouvoirs à l’origine de ce désordre, où Usbek tente, à distance, de rétablir la discipline.
Par le truchement de leur regard extérieur, qui induit relativisme et questionnement faussement ingénu sur le sens de ce qu’ils observent, l’auteur en fait les porte-paroles de ses propres idées sur de nombreux aspects de la société française de son époque.
Le Roi et sa Cour sont notamment la cible de son persiflage. Le premier, désigné comme l’homme le plus puissant d’Europe non par ses richesses matérielles mais par la vanité de ses sujets -"plus inépuisable que les mines"-, est décrit comme vieux, pétri d’incompréhensibles contradictions ; ses discours et ses actes sont par ailleurs en totale inadéquation, qu’il s’agisse de la religion -qu’il prétend aimer, mais dont il n’applique pas les préceptes-, de la guerre -il a le goût de la victoire mais se méfie des généraux compétents-, ou de tout autre sujet. Quant à la Cour, le Roi ne supportant ni la rivalité ni la contradiction, elle est constituée de flatteurs avides et insatiables, et régie par d’absurdes protocoles. En résulte une gouvernance inique, assurant justice et impunité aux puissants.
L’ensemble des institutions n’est pas en reste.
La religion catholique, ou plutôt ceux qui la pratiquent, oublieux d’une foi qui devrait tendre vers l’humilité et la générosité, sont fustigés pour l’absurdité de leur culte, davantage défini par le respect de ses modalités de pratique que par des valeurs humanistes. Et quelle est donc cette religion dont la seule vérité semble insuffisante, puisque ceux qui la prônent se sentent obligés de l’imposer par la violence et l’intolérance ?
"On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolérées se rendent ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion dominante ; parce que, éloignés des honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leur richesse, ils sont portés à acquérir par leur travail, et à embrasser les emplois de la société les plus pénibles."
L’ensemble des disciplines est également perverti, selon notre voyageur perse, par une même incohérence entre principes et usages. Les français s’attachent beaucoup aux sciences, mais ne sont pas savants -"la fureur des Français c’est d’avoir de l’esprit"- ; les professionnels du Droit se ridiculisent en se focalisant sur des détails inutiles et des cas particuliers, et légifèrent selon leurs préjugés et leurs fantaisies, sans aucune hauteur de vue. Idem à l’université, où les académiciens entre autres s’attachent plus aux formalités de leurs débats qu’à leur contenu.
D’une manière générale, il souligne la futilité et la suffisance qui président aux relations et aux comportements, qui se traduisent aussi bien par l’importance excessive accordée aux apparences que par le nombre incalculable de prosateurs et de donneurs de leçons dénués de toute légitimité morale comme de toute expertise.
La réflexion s’étend au-delà des frontières, visant notamment l’expansion européenne motivée par une soif d’or et d’argent au nom de laquelle des nations ont été détruites et asservies. En établissant un parallèle avec la récente abolition du servage en France, justifiée par l’égalité entre tous les hommes prônée par le christianisme, il souligne la triste absurdité de l’oubli commode de ce précepte pour aller faire des esclaves dans d’autres pays…
"Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et l'argent, ces métaux de même absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu'on les a choisies pour en être les signes."
A l’inverse, en évoquant le choc que provoque chez Usbek la manière dont vivent les femmes en France, où elles ont "perdu toute retenue", se présentent à visage découvert devant les hommes, se montrent impudentes et infidèles, voire gouvernent de manière indirecte, l’auteur semble exprimer sa réprobation face à la tyrannie qu’elles subissent sous l’emprise d’une religion et d’un système qui les relèguent au statut d’inférieures condamnées à l’asservissement.
Au fil de la correspondance, le lecteur suit à la fois l’analyse critique de l’auteur sur le monde occidental de son époque, et la manière dont se dessine le portrait d’Usbek, personnage à part entière du roman (et non simple faire valoir), non exempt de contradictions. Si certains passages sur ses femmes font frémir le lecteur d’aujourd’hui (mais aussi Montesquieu, visiblement), certains aspects de sa réflexion sont guidés par un progressisme qui l’amène, en quête de sens et de logique, à se questionner sur sa propre foi.


Ha la la, lire ces lettres persanes est un vieux projet;..
RépondreSupprimerPareil, et l'activité proposée par Moka était l'occasion idéale de les sortir du fin fond de ma bibliothèque !
SupprimerAh la la Usbek, tyran chez lui, humaniste éclairé quand il voyage (un homme donc)... J'avais beaucoup la préface aussi, où l'auteur s'amuse avec le lecteur.
RépondreSupprimerOui, je l'ai lue aussi (ce que je fais rarement), et elle vaut le détour, en effet...
SupprimerJe crois bien que je l'ai jamais lu en entier ! mais je gardais bien en tête le retournement final avec le suicide de Roxanne. Usbek "l'humaniste" se révèle alors fort peu reluisant ...
RépondreSupprimerOh le spoil :) ! Oui, il a plus de facilité à juger la tyrannie des autres que la sienne ...
SupprimerQuel plaisir de voir que Montesquieu est encore lisible aujourd'hui et peut plaire .
RépondreSupprimerCa se lit même très facilement, et franchement, il aborde des thèmes qui restent d'actualité : la superficialité et l'hypocrisie des élites, l'intolérance religieuse...
SupprimerQuel bon choix de nous parler de ces lettres persanes ! Je les avais oubliées ! Je vois que tu as ressenti un certain plaisir en les lisant. C'est dire qu'elles intéressent encore la lectrice ou le lecteur d'aujourd'hui.
RépondreSupprimerJ'ai souvent souri à la lecture, il y a beaucoup d'humour et d'ironie, et les péripéties du sérail entretiennent aussi notre curiosité !
SupprimerJe garde un très beau souvenir de cette lecture et je suis ravie que tu aies adhéré aussi. Tu me donnes même envie de le relire !
RépondreSupprimerJ'en suis ravie ! Je n'en avais lu que des extraits dans le cadre scolaire, et c'est une belle découverte...
SupprimerJ'ai le souvenir d'en avoir étudié des extraits mais je ne me souviens pas de ce que j'en avais pensé. Quant au côté encore très actuel des réflexions de l'auteur, ça rend la lecture d'autant plus tentante bien que ce ne soit pas rassurant sur la capacité de l'être humain à s'améliorer...
RépondreSupprimerCet aspect est même un peu désespérant. Certes, nous ne vivons plus dans une monarchie, mais de certains points de vue, on constate que nous n'avons pas vraiment évolué.. et ce texte a 300 ans..
SupprimerOh je n'ai jamais lu Montesquieu. Je ne suis pas attiré, mais sait-on jamais?
RépondreSupprimerCa fait du bien de relire de vieux classiques de temps en temps...
SupprimerJe n'en ai lu que quelques extraits et si j'avais pris le temps de m'avancer un peu, il aurait fait partie des titres de ma sélection de la semaine. Merci pour cette chronique enjouée !
RépondreSupprimerJ'avais le choix, dans ma pile, entre ce titre et "Les liaisons dangereuses"... il m'a semblé que le Montesquieu me conviendrait davantage !
SupprimerUn classique qui n'était pas du tout dans mes projets, mais en lisant ton billet, la curiosité me titille quelque peu. Hmm, c'est écrit dans ce style : "... qui animoit celle qui se croyoit la dominante" ?
RépondreSupprimerAlors oui, les "ai" sont remplacés par des "oi", mais c'est la seule manifestation de vieux français, et on s'y fait très vite.
SupprimerComme pour Keisha, cette lecture est un vieux projet... Que tu donnes envie de mener à bien rapidement. Quelle modernité ! Ou alors, c'est que nous croyons avoir évolué depuis cette époque sans que cela soit le cas !
RépondreSupprimerIl se lit très facilement, il n'est pas très long, souvent drôle, et la succession de lettres donne un rythme enlevé au récit.
SupprimerCa me fait plaisir de voir ressurgir ces excellents classiques qui ont bercé ma jeunesse et avec lesquels j'ai découvert ce fabuleux monde des livres et de la lecture. Rien que pour ce souvenir, merci !
RépondreSupprimerA ton service, ça a été un plaisir en ce qui me concerne !
SupprimerUn bon souvenir de lecture du lycée.
RépondreSupprimerJe n'en avais lu que des extraits, mais c'est vrai que c'est une lecture plaisante, et un classique très accessible.
SupprimerJe n'en ai lu que des extraits et ma foi je suis admirative...J'avoue n'avoir jamais rien lu en entier de Montesquieu ! Merci pour ton enthousiasme, relire des classiques, ce n'est pas encore cette année que je vais y arriver...
RépondreSupprimerOh, cette lecture n'a pas demandé beaucoup d'efforts, je ne pense pas mériter ton admiration ! :) L'ouvrage est relativement court, et la succession des lettres fait qu'on a l'impression de lire de courts chapitres, ça passe tout seul !
Supprimerj'ai lu les liaisons dangereuses pour ma part. Tu me surprends toujours ! (je te laisse cette lecture)
RépondreSupprimerJe m'incline ! : Les liaisons dangereuses sont un sacré pavé, et j'avoue que pour l'avoir un peu feuilleté, je crains de ne pas adhérer au style, qui m'a semblé manquer de simplicité...
SupprimerImpossible de me souvenir si j'ai lu ce livre ou pas. Ton billet me fait penser que ça vaudrait la peine de se (re)plonger dedans.
RépondreSupprimerOui, il vaut le détour pour son ton, féroce, et l'actualité du propos...
SupprimerLe hasard fait que j'ai entendu parler de Montesquieu pas plus tard que ce matin vers 5 h dans une rediff. d'une émission de philosophie à la radio. Bon, je ne l'ai jamais lu, mais il a l'air très fréquentable ce monsieur.
RépondreSupprimerOui, c'est vif et féroce, à lire...
SupprimerJe l'ai lu deux fois. Une première fois, étudiant, j'avais été épaté. Une autre fois, il y a quelques années, et j'ai été un peu moins convaincu, si je le compare à La Nouvelle Heloise et aux Liaisons dangereuses, ces deux sommets du roman épistolaire lus entre-temps. Mais ça reste un grand livre.
RépondreSupprimerN'ayant lu ni La Nouvelle Héloïse ni Les liaisons dangereuses, je ne peux comparer... mais j'ai passé en tous cas un très bon moment.
SupprimerC'était au programme en 4e et on rigolait bien :) Les lettres ont disparu du programme, dommage.
RépondreSupprimerD'autant plus dommage que de nombreux thèmes abordés restent (malheureusement) d'actualité..
SupprimerJe me rends compte en lisant ta chronique que je n'ai lu que des extraits de ces Lettres Persanes. Il faudrait vraiment que je lise enfin le tout (ton avis m'y encourage).
RépondreSupprimerEt c'est une lecture plutôt "facile", il ne faut donc pas hésiter !
SupprimerAyant toujours eu un a priori un peu négatif, redoutant ce titre, je suis admirative de ton choix et j'ai lu ta chronique avec intérêt.
RépondreSupprimerJ'espère qu'elle t'aura convaincue de dépasser cet a priori... :)
SupprimerJe l'avais lu il y a longtemps pour la fac et j'avais trouvé le roman très efficace, en plus d'être étonnement divertissant, passées les premières lettres qui posent l'ambiance et le décor.
RépondreSupprimerC'est en effet un classique qui se lit presque tout seul, d'une réjouissante férocité, et la forme épistolaire lui confère un rythme enlevé.
SupprimerJe dois avouer que je ne m'étais jamais soucié de ce qu'il y avait derrière le titre "Les lettres persanes" :-(. C'est vraiment intéressant, pertinent, et ça garde une grande actualité. Merci pour ce qui est pour moi une vraie découverte !
RépondreSupprimerUn classique à (re)découvrir, oui...
SupprimerCes Lettres persanes, lues très jeune, et je les ai fais lire durant mon activité d'enseignante... Vous m'y faites repenser et je vous en remercie !
RépondreSupprimerBonjour Marie, découvrir ces lettres dont je n'avais lu que quelques extraits dans le cadre scolaire a été un vrai plaisir !
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