"Les cœurs déchiquetés" - Hervé Le Corre

"Il se demandait quand prendrait fin cette suite d’aubes navrantes (…). Ce train poussif des petits matins cahotant en grinçant sur une voie désaffectée."

Hervé Le Corre met en miroir le parcours de deux personnages face à leur traumatisme. 

Il y a cinq ans, Pablo, le fils de l’inspecteur Vilar, n’est pas rentré de l’école, et les recherches menées pour le retrouver n’ont abouti à aucune piste. Obsédé par cette perte, aussi tenace que désespéré, Vilar rôde encore régulièrement aux abords de l’école à l’heure de la sortie, et reste en lien avec Morvan, un gendarme à la retraite de sa connaissance qui poursuit officieusement les investigations. Il a fait le choix de ne plus porter d’arme, conscient des réactions violentes que certaines situations peuvent dorénavant provoquer en lui. C’est aussi un homme seul -son incapacité à admettre que leur fils ne reviendrait pas a fini par faire fuir sa compagne-, qui oscille selon son interlocuteur entre empathie et aridité. 

Victor vient quant à lui de perdre sa mère, Nadia, dont il a trouvé le cadavre, nu et portant de nombreuses traces de coups, au pied du lit de la jeune femme. Il rencontre Vilar dans le cadre de l’enquête. A douze ans, collégien studieux et discret, Victor déjoue tous les pronostics que d’aucuns corréleraient à son environnement familial. Nadia l’élevait seul, et il devient rapidement évident pour les enquêteurs qu’elle complétait grâce à des activités illicites le maigre salaire que lui procurait son emploi à temps partiel de femme de ménage.

Victor, s’accrochant à l’urne contenant les cendres de Nadia, est bientôt placé en foyer puis en famille d’accueil. Pendant ce temps, Vilar et son équipe s’enferrent dans une enquête aussi longue qu’éprouvante, qui les emmène des franges les plus misérables de la petite délinquance aux cercles clandestins où une partie du gratin laissent libre cours, en toute impunité, à ses penchants pervers. L’inspecteur est par ailleurs harcelé par un suspect anonyme qui semble en savoir bien long sur lui et sur ce qu’est devenu Pablo.

Toutefois, l’intrigue policière n’est à l’évidence qu’un prétexte à partir duquel l’auteur exploite les dimensions psychologique et sociale qu’elle induit. Avec beaucoup de minutie, il détaille, presque jour après jour, les manifestations du mal-être qui ronge ses personnages, la manière dont le traumatisme déchiquète, harasse, et dote d’une hypersensibilité propice aux pertes de contrôle. Car ce n’est pas tant le crime qui l’intéresse que ceux qui le subissent ou s’y collètent, notamment lorsqu’ils sont aussi victimes d’une précarité qui les rend d’autant plus vulnérables aux hommes qui répandent leur chaos et à la violence d’un ordre social inique. On croise ainsi régulièrement, dans "Les cœurs déchiquetés", des enfants à l’innocence meurtrie, mais aussi des femmes qui souvent ne tiennent debout que pour eux. 

L’écriture est ciselée, portée par une éloquence parfaitement maîtrisée, d’une poésie qui évite tout débordement lyrique. L’évocation constante de l’été caniculaire qui sert de cadre au récit provoque une sensation accablante et poisseuse, qui exhausse l’impression d’engluement rendue par la lenteur volontaire de l’intrigue. Mais cet été est aussi l’occasion, pour Victor, de renouer avec la joie et la lumière… C’est par moments un peu long, et j’ai trouvé la fin assez bancale, mais j’ai une fois de plus été séduite par la plume riche et sensible d’Hervé Le Corre.



Une participation à l’Hiver Polar d’Alexandra, le personnage de Morvan me permettant par ailleurs de cocher la case "Retraité" de son Bingo.


Petit Bac 2026, catégorie "Adjectif"

Commentaires

  1. Actuellement je lis un polar un peu plus pépère, c'est pas mal non plus. Il ne me faut pas trop de noir, mais je sais que Le Corre a du talent!

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  2. Je retrouve dans ton billet la dimension sociale que j'avais découverte dans "L'Homme aux lèvres de saphir". Un très bon polar du même auteur... mais je vois que tu le connais mieux que moi puisque tu as déjà plusieurs de ses livres.

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  3. Voilà encore un auteur bien connu et que je n'ai jamais pris le temps de découvrir ! J'en ai pourtant déjà noté certains, je vais ajouter celui-ci...il faudrait que j'y remédie très vite ! Merci pour cette nouvelle chronique, je note tes "petits" bémols" qui ne nuisent pas à l'ensemble.

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