"La guerre des os" - Benjamin Hoffmann

"Bientôt toute cette énergie et cette violence, toute sa démesure et son obsession se focalisent sur une seule personne, un adversaire à sa taille, aussi acharné qu'il est vindicatif, aussi orgueilleux qu'il est mégalomane, un rival qu'il va d'autant plus haïr qu'il a commencé par l'aimer."

On connait la Conquête de l’ouest motivée par la soif de l’or. On connait moins celle qui eut pour objet… des os. C’est pourtant un trésor pour lequel le sang a coulé, à l’origine d’une guerre sans pitié. Bon, précisons que les principaux protagonistes de cette guerre n’étaient que deux.

Nés à neuf ans d’intervalle au milieu du XIXème siècle, Charles Marsh et Edward se trouvent à l’aube d’une ère nouvelle. La science des fossiles, ces os dont la survie dépend du rassemblement de conditions survenant une fois sur des millions, est encore jeune (la première exposition d’un dinosaure au public date de 1968), et les découvertes scientifiques dans le domaine de la paléontologie -notamment sur l’âge de la Terre ou l’évolution des espèces- viennent bouleverser la conception d’un monde censément créé par Dieu. C’est aussi une science à la dimension merveilleuse : "c’est la dernière fois dans l’Histoire que l’Occident renferme des bêtes fabuleuses" -animaux gigantesques et reptiles méconnus, pachydermes à écailles et kangourous ovipares, énormes oiseaux ressemblant à s’y méprendre à des dragons…

L’aîné des deux quidams qui nous intéressent est Charles Marsh, neveu d’un Peabody que le rêve américain a fait passer de la misère à l’opulence. Il perd sa mère à trois ans. Son père se remarie et procrée à tour de bras, s’établit dans une vaste ferme qu’il imagine Charles reprendre. Mais son fils a d’autres projets, et quand il hérite, à vingt ans, de sa mère, il se paie une éducation, et la meilleure possible. L’homme est ainsi à la fois gentleman et aventurier, cultivé et aguerri par ses débuts "plébéiens". Rompu aux activités physiques, il est capable de marcher seul des jours durant ou de survivre en forêt.

Edward Cope a plusieurs points communs avec celui qui deviendra son pire ennemi, le mimétisme de leurs parcours respectifs en est presque comique. Lui aussi se retrouve orphelin de mère à trois ans, et comme celui de Charles, son père, fermier aisé, veut en faire un cultivateur. Mais le pensif et fluet Edward ne rêve que de livres, de fossiles et de minéraux. C’est un enfant prodige, à l’intelligence précoce, qui se formera essentiellement en autodidacte. 

Tous deux sont liés par une même obsession pour l’étude et les ossements des créatures disparues.

Leur manière de composer avec cette obsession en revanche diverge. Charles s’intéresse aux théories de Darwin, qu’il a rencontré et avec lequel il entretiendra une longue correspondance, alors qu’Edward, d’une famille de quaker, est tiraillé entre la Bible et la science.

Leur première rencontre, en 1863 à Berlin, se passe plutôt bien, mais dès leurs premiers pas officiels dans l’univers de la paléontologie, ça se gâte… 

Des rumeurs indiquant la présence de véritables gisements d’os dans l’ouest les lancent dans une compétition sans merci. Il faut dire que c’est une course où il n’y a pas de seconde place : un dinosaure appartient pour l’éternité à celui qui l’a découvert et nommé. Charles lance l’offensive avec une première trahison, en mettant dans sa poche le fournisseur de fossiles d’Edward, qui subit par ailleurs un revers aussi ridicule que retentissant en reconstituant le squelette d’un élasmosaure à l’envers… S’agissant de recherches demandant beaucoup d’argent, Marsh a clairement un avantage en la personne de son oncle Peabody, qui lui accorde les fonds pour créer un Museum (qui existe encore) dont il devient le directeur. Cette manne financière et les relations qu’elle lui procure, ainsi que sa frénésie compétitrice, lui font perdre toute mesure, et empiler des caisses et des caisses d’ossements dans les sous-sols de son Museum, dont certaines ne sont même pas ouvertes. 

Edward, qui échoue à se faire engager dans une expédition, est quant à lui contraint de partir seul, et de marcher sur les traces de son rival avec ses maigres moyens, menant une équipe de cinq cow-boys patibulaires aux commandes d’un charriot brinquebalant, quand le premier, en plus du meilleur équipement possible, bénéficie du soutien officiel de l’armée, et de la protection de ses soldats. Car cette époque de course à l’os est aussi celle des guerres indiennes, qui sévissent notamment dans l’Ouest, et les paléontologues risquent jusqu’à la mort en s’aventurant sur les territoires que contrôlent parfois d’hostiles tribus. Charles, habile négociateur, parviendra au passage et avec succès (par intérêt plus que par conviction) à se faire l’entremetteur d’un chef indien auprès des autorités américaines. Ses périples lui feront également rencontrer le futur Buffalo Bill ou le Général Custer.

A suivre ces deux héros, qui finiront avec leur comportement belliqueux et scélérat -ils se permettent les coups les plus bas- par devenir une honte pour la communauté scientifique, le cœur du lecteur ne penche ni pour l’un ni pour l’autre. Charles est un compétiteur hargneux et égocentrique, qui a très mauvaise réputation parmi des étudiants qu’il tue à la tâche et dont il s’attribue le résultat des travaux. Quant à Edward, il est tout bonnement répugnant, que ce soit par son caractère irascible et rancunier ou par ses idées sexistes (il a fait vivre un enfer à sa femme et ses enfants) et racistes, qu’il étaie par des raisonnements pseudo-scientifiques.

Et si les deux hommes ont été à l’origine, dans leur domaine, de découvertes majeures, l’amour de la science est quant à lui relégué aux oubliettes… 

Benjamin Hoffmann s’empare de l’histoire de cette guerre en mêlant les faits et ses supputations, clairement énoncées comme telles, quant à l’état d’esprit et aux motivations profondes de ses héros. L’équilibre est ainsi justement trouvé entre aspect documentaire et dimension romanesque. Les descriptions précises des lieux d’action, les anecdotes à caractère historique, ainsi que les photos et schémas qui agrémentent son texte, rendent la lecture plaisante, ce qui compense la lassitude que peut procurer dans la dernière partie du récit le caractère un peu répétitif de l’intrigue.

Commentaires

  1. J'ai trouvé ce roman très drôle et je ne me suis pas ennuyée une minute. J'ai beaucoup appris aussi dans un domaine dont j'ignorais quasi tout. Bref, j'ai beaucoup aimé.

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    1. Mon bémol est accessoire, c'est juste que j'ai trouvé que la compétition prenait dans la dernière partie une dimension parfois redondante. Mais j'ai vraiment apprécié moi aussi cette lecture..

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  2. Ah que voilà une belle lecture, tu as vu, on est pas mal sur cette LC!
    On est raccord sur l'avis, pas étonnant...

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    1. Oui, je suis ravie de voir que nous avons tenté d'autres lectrices, d'autant plus en constatant ce résultat fructueux !

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  3. La rivalité entre les deux hommes devient très vite vaudevillesque. En tant que lecteur, on se prend à sourire mais quand on y pense vraiment, c'est non seulement pathétique d'un point de vue humain mais catastrophique pour la recherche scientifique. Combien de précieux ossements qui avaient traversés les millénaires ont été détruits par les deux égocentriques protagonistes de cette guerre des os ? J'ai été totalement embarquée par le récit d'Hoffmann. Il faut dire que l'histoire se prêtait bien au romanesque: l'aventure, le far west, les figures légendaires... Je suis ravie d'avoir partagée cette lecture commune.

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    1. Ton commentaire est très juste. L'auteur trouve le bon équilibre entre l'humour que lui inspire cette course ahurissante, et le contexte historique et scientifique qu'elle a pour cadre..

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  4. Je viens de le note devant votre enthousiasme général ! C'est un sujet intéressant et on doit apprendre beaucoup de choses en le lisant, si en plus c'est drôle et prenant, il est à découvrir un jour c'est certain.

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    1. Ce titre mérite en effet de faire son chemin parmi les lecteurs/trices, d'autant plus en cette période où pas mal d'auteurs ont tendance à se regarder le nombril ! :)

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  5. Je crois que tu es la seule à émettre un bémol sur ce roman.

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    1. Il ne doit pas empêcher de lire ce roman, prenant et instructif, que j'ai dans l'ensemble beaucoup aimé tout de même ..

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  6. et voilà un deuxième avis , je vais avoir du mal à résister.

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    1. ... et il y en deux autres tout aussi, voire plus, enthousiastes ! Ne résiste pas ...

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  7. Bon, ça semble être un carton plein dans votre LC d'après les retours que j'ai lus et malgré ton petit bémol qui ne semble pas avoir gâché ton plaisir. Je suis heureuse pour le livre et pour son auteur dont je trouve la plume et le style particulièrement alertes :-)

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    1. Un grand merci pour ton conseil, sans lequel je n'aurais probablement pas lu ce titre...

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  8. Philippe D26.3.26

    Une lecture commune qui a son petit succès, on dirait.

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    1. Oui, une réussite qui devrait donner des envies..

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    1. C'est en partie ce qui fait l'intérêt de ce titre, et c'est un sujet dont l'auteur s'empare avec intelligence, sans tomber dans l'excès documentaire...

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  10. Ah je vois que ton avis est plus mesuré, une pointe de lassitude sur la fin. J'ai regardé les avis sur Goodreads du coup, et si personne n'a détesté, il y a finalement autant d'avis super enthousiastes que modérés. Bon, donc pas garanti que ce soit l'engouement de bout en bout. Au moins on est prévenu.

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    1. Une lassitude finalement inhérente à la nature de cette course à l'os, qui génère des situations forcément répétitives. Mes trois co-lectrices n'ont quant à elles éprouvé aucune lassitude, et soulignent à raison l'humour que l'auteur instille à son récit, et que je n'ai personnellement pas assez évoqué.. comme l'écrit Nicole, c'est alerte...

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  11. ce thème ne m'aurait pas attirée, mais je crois que je vais changer d'avis!

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    1. Bonne idée, le thème est rendu très divertissant, en même temps qu'instructif...

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  12. Je note ton léger bémol pour tempérer mes attentes qui sont assez élevées suite à ce bouquet d'éloges !

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    1. Je suis minoritaire, il y a statistiquement plus de chances que tu ressortes de cette lecture avec autant d'enthousiasme que mes camarades !

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  13. J'étais sûre d'avoir laissé un commentaire hier, mais il a disparu, ou sans doute n'est-il jamais parti. Je disais qu'après votre avis à toutes les trois, c'est difficile de résister à ce roman. Après vérification, il est en commande à ma bibli, pas encore arrivé.

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    1. Voilà qui promet un futur excellent moment de lecture !

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  14. Anonyme27.3.26

    Voici qui a l'air passionnant. Cela me fait penser à Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier. À la différence que les personnages y étaient plus sympathiques. Anne-yes

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    1. Je n'ai pas lu le roman de Tracy Chevalier, dont j'ignorais qu'il traitait du même sujet, mais je vais m'y intéresser, dans ca cas...

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  15. Original comme sujet... Du coup, intéressant !

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    1. Oui, cela donne un récit aussi dépaysant qu'instructif, en plus d'être assez drôle...

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  16. Je viens d'écrire chez Keisha que ce livre me tente terriblement et que je vais être frustrée tant que je ne l'aurai pas lu et que vois-je quand j'arrive ici ??? Un SIGNE de plus ! Il-me-le-faut !

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  17. C'est peut-être un article sur ses deux gugusses que le héros de West a lu ? Ce titre n'est pas assez "western" pour moi, je pense.

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    1. Ah, peut-être... je n'y avais pas pensé.. je crois qu'il pourrait te plaire, pour son intrigue et son ton enlevé... et on y croise tout de même quelques indiens et une poignée de cow-boys !

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  18. Malgré ton bémol, ton avis rejoint beaucoup les autres et donne envie de le découvrir ! Merci pour vos découvertes et... merci Nicole lol

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    1. Je recommande, malgré ce léger ennui en fin de parcours.... c'est très instructif, et traité avec humour.

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  19. Anonyme29.3.26

    Je regarde votre lecture commune et vous semblez avoir vraiment choisi un roman intéressant. Je suis allée voir les photos des vrais personnages pour donner plus de chair à ces vies de stupides disputes. Ca doit être à la fois passionnant et agaçant à lire

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    1. Il y a d'ailleurs des photos dans le livre, de ces deux olibrius, mais pas que... c'est sûr qu'ils n'attirent pas vraiment la sympathie, et que le gâchis qui a résulté de leur stupide compétition est vraiment déplorable...

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    2. C'était moi, l'anonyme. Petit problème technique :-)

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    3. Ça arrive... 😀

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  20. Sandrine m’avait déjà tentée... vous m'intriguez mesdames 😉

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    1. Laisse-toi tenter, c'est un récit bien mené, sur un sujet original et tout à fait fascinant...

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