"Le journaliste et l’assassin" - Janet Malcolm
"L’hypocrisie est le lubrifiant qui permet à la société de fonctionner de manière agréable…"
Mais c’est d’un autre procès dont il est ici question, celui que l’accusé intente à Joe McGinnis à l’été 1984. Ce dernier est journaliste, et avec l’accord de McDonald, il a suivi son affaire aux côtés de la défense dans le but d’écrire un livre. Il a alors noué avec son sujet une relation de proximité, voire d’amitié. Or, dans le récit résultant de ce travail (intitulé Fatal Vision), il présente ce dernier comme un meurtrier psychopathe. C’est donc d’imposture – ou pour le dire en langage juridique de "tromperie et violation de contrat" - qu’il est accusé. Pour certains de ses pairs, il s’agit d’un précédent qui fait peser une lourde menace sur la liberté des journalistes…
Janet Malcolm prend à son tour la plume pour enquêter sur le procès McGinnis-McDonald. Ainsi commence son récit : "Le journaliste qui n’est ni trop bête ni trop imbu de lui-même pour regarder les choses en face le sait bien : ce qu’il fait est moralement indéfendable". Cette affirmation détermine le fil de son texte, qui interroge la déontologie journalistique. Elle rencontre McGinnis à plusieurs reprises avant que celui-ci mette fin à leurs interviews, et étaie également sa réflexion du témoignage de divers auteurs, ainsi que de sa propre expérience. Elle détaille les enjeux et les obligations qui interviennent dans la relation qui lient un auteur à son sujet et de ce dont elle se compose, d’un point de vue professionnel mais aussi intime.
D’un côté le sujet, qui contrairement à ce qu’on pourrait croire fait souvent preuve, plus que de méfiance ou de prudence, d’impulsivité et d’une confiance puérile. Focalisé sur sa vérité, il s’investit affectivement dans le projet visant à porter son récit, dans le cas de Jeffrey McDonald, celui d’un homme accusé d’un crime abominable qui veut faire entendre jusqu’au bout le récit de son innocence. De l’autre l’auteur, qui doit à la fois faire parler son sujet, et travailler la matière qu’il en résulte dans le respect d’une certaine objectivité.
Qu’arrive-t-il quand le récit de l’auteur n’est plus en adéquation avec celui de sa source ?
Cette inadéquation n’est d’ailleurs pas toujours d’emblée évidente, et peut se révéler au moment où l’auteur, alors détaché de la dimension émotionnelle qui le lie à son sujet, se met à écrire. Cet abîme qui sépare l'expérience de celui qui parcourt le monde et parle avec des gens de l'expérience de celui qui est en train d'écrire seul dans son bureau une fois que les interviews sont terminés est indissociable de la condition du journaliste. Lui-même peut éprouver du ressentiment au moment où il découvre la version finale de son texte…
S’il a alors la conviction d’écrire la vérité, on ne peut l’en blâmer. Mais que penser du fait qu’il reste dans les bonnes grâces de son sujet en lui laissant croire, ne serait-ce que par omission, qu’il est toujours en adéquation avec sa version pour continuer d’obtenir son matériau ? On aborde la question de l’équilibre délicat à trouver entre l’instauration d’une confiance incitant l’autre à se livrer, et le risque de devoir trahir cette confiance au nom de ce qu’on jugera être la vérité. Cette dernière donne-t-elle le droit de mentir, de tromper ?
Parmi les auteurs qu’interroge Janet Malcolm, certains affirment que l'avenir du journalisme dépend du droit qu'à chaque auteur de cacher la vérité sous peine que son sujet s'enfuit. D'autres à l’inverse refusent l’utilisation du mensonge ou de la manipulation, et prônent une honnêteté totale. McGinnis prétend quant à lui avoir « compartimenté » ses sentiments contradictoires vis-à-vis de McDonald, rendant compatibles l’empathie manifestée pour son sujet et sa fidélité à la réalité. Assurer Jeffrey McDonald de son amitié et de sa commisération lors de leurs rencontres puis dans les lettres qu’il lui envoyait en prison était un acte de compassion face à sa détresse, décorrélé de son projet d’écriture.
L’autre question qui se pose, elle aussi primordiale puisque susceptible de biaiser l’objectivité de l’auteur, est celle de l’inintérêt du sujet. Qu’advient-il face à un quidam qui, censé se présenter comme un personnage de roman, se révèle banal ? Comment résister à la tentation d’un créer un qui soit plus passionnant ? C’est ce qui est arrivé à McGinnis, qui s’est rendu compte, trop tard, que le protagoniste de son livre n’était pas à la hauteur. McDonald était simplement un type comme tout le monde, ayant à offrir une histoire aussi improbable qu’assommante sur son innocence…
La réflexion menée par Janet Malcolm met en évidence la complexité des mécanismes à l’œuvre dans la relation entre l’auteur et son sujet, où interviennent la faillibilité humaine, les convictions de l’un et les contraintes de l’autre, les désirs et les objectifs parfois antagonistes. On peut même finalement se demander qui trompe l’autre, et on réalise que la manière dont est porté un récit est tout aussi importante, car potentiellement plus convaincante, que la vérité. L’auteur fait sur ce point un parallèle avec le procès ayant conduit à l’inculpation de McDonald, sans doute davantage motivée par la personnalité et la manière de s’exprimer de l’accusé, que par les preuves présentées. Mais elle rappelle aussi que c’est bien l’auteur qui, en matière de récit, détient le pouvoir -et la responsabilité- final(e)…


Han mais je l'ai lu (avec bonheur!)
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