"Le journaliste et l’assassin" - Janet Malcolm

"L’hypocrisie est le lubrifiant qui permet à la société de fonctionner de manière agréable…"

1970. Jeffrey McDonald est accusé d’avoir assassiné sa femme enceinte et leurs deux petites filles. Médecin dans l’armée, l’homme est d’abord acquitté par un tribunal militaire avant d’être de nouveau mis en accusation par un tribunal civil, qui le condamne à la prison à vie.

Mais c’est d’un autre procès dont il est ici question, celui que l’accusé intente à Joe McGinnis à l’été 1984. Ce dernier est journaliste, et avec l’accord de McDonald, il a suivi son affaire aux côtés de la défense dans le but d’écrire un livre. Il a alors noué avec son sujet une relation de proximité, voire d’amitié. Or, dans le récit résultant de ce travail (intitulé Fatal Vision), il présente ce dernier comme un meurtrier psychopathe. C’est donc d’imposture –ou pour le dire en langage juridique de "tromperie et violation de contrat"- qu’il est accusé. Pour certains de ses pairs, il s’agit d’un précédent qui fait peser une lourde menace sur la liberté des journalistes…

Janet Malcolm prend à son tour la plume pour enquêter sur le procès McGinnis-McDonald. Ainsi commence son récit : "Le journaliste qui n’est ni trop bête ni trop imbu de lui-même pour regarder les choses en face le sait bien : ce qu’il fait est moralement indéfendable". Cette affirmation détermine le fil de son texte, qui interroge la déontologie journalistique. Elle rencontre McGinnis à plusieurs reprises avant que celui-ci mette fin à leurs interviews, et étaie également sa réflexion du témoignage de divers auteurs, ainsi que de sa propre expérience. Elle détaille les enjeux et les obligations qui interviennent dans la relation qui lient un auteur à son sujet et de ce dont elle se compose, d’un point de vue professionnel mais aussi intime.

D’un côté le sujet, qui contrairement à ce qu’on pourrait croire fait souvent preuve, plus que de méfiance ou de prudence, d’impulsivité et d’une confiance puérile. Focalisé sur sa vérité, il s’investit affectivement dans le projet visant à porter son récit, dans le cas de Jeffrey McDonald, celui d’un homme accusé d’un crime abominable qui veut faire entendre le récit de son innocence. De l’autre l’auteur, qui doit à la fois faire parler son sujet, et travailler la matière qui en résulte dans le respect d’une certaine objectivité. 

Qu’arrive-t-il quand le récit de l’auteur n’est plus en adéquation avec celui de sa source ? 

Cette inadéquation n’est d’ailleurs pas toujours d’emblée évidente, et peut se révéler au moment où l’auteur, alors détaché de la dimension émotionnelle qui le lie à son sujet, se met à écrire. Cet abîme qui sépare l'expérience de celui qui parcourt le monde et parle avec des gens de l'expérience de celui qui est en train d'écrire seul dans son bureau une fois que les interviews sont terminés est indissociable de la condition du journaliste. Lui-même peut éprouver du ressentiment au moment où il découvre la version finale de son texte… 

S’il a alors la conviction d’écrire la vérité, on ne peut l’en blâmer. Mais que penser du fait qu’il reste dans les bonnes grâces de son sujet en lui laissant croire, ne serait-ce que par omission, qu’il est toujours en adéquation avec sa version pour continuer d’obtenir son matériau ? On aborde la question de l’équilibre délicat à trouver entre l’instauration d’une confiance incitant l’autre à se livrer, et le risque de devoir trahir cette confiance au nom de ce qu’on jugera être la vérité. Cette dernière donne-t-elle le droit de mentir, de tromper ? 

Parmi les auteurs qu’interroge Janet Malcolm, certains affirment que l'avenir du journalisme dépend du droit qu'a chaque auteur de cacher la vérité sous peine que son sujet s'enfuit. D'autres à l’inverse refusent l’utilisation du mensonge ou de la manipulation, et prônent une honnêteté totale. McGinnis prétend quant à lui avoir "compartimenté" ses sentiments contradictoires vis-à-vis de McDonald, rendant compatibles l’empathie manifestée pour son sujet et sa fidélité à la réalité. Assurer Jeffrey McDonald de son amitié et de sa commisération lors de leurs rencontres puis dans les lettres qu’il lui envoyait en prison était un acte de compassion face à sa détresse, décorrélé de son projet d’écriture. 

L’autre question qui se pose, elle aussi primordiale puisque susceptible de biaiser l’objectivité de l’auteur, est celle de l’inintérêt du sujet. Qu’advient-il face à un quidam qui, censé se présenter comme un personnage de roman, se révèle banal ? Comment résister à la tentation d’un créer un qui soit plus passionnant ? C’est ce qui est arrivé à McGinnis, qui s’est rendu compte, trop tard, que le protagoniste de son livre n’était pas à la hauteur. McDonald était simplement un type comme tout le monde, ayant à offrir une histoire aussi improbable qu’assommante sur son innocence…

La réflexion menée par Janet Malcolm met en évidence la complexité des mécanismes à l’œuvre dans la relation entre l’auteur et son sujet, où interviennent la faillibilité humaine, les convictions de l’un et les contraintes de l’autre, les désirs et les objectifs parfois antagonistes. On peut même finalement se demander qui trompe l’autre, et on réalise que la manière dont est porté un récit est tout aussi importante, car potentiellement plus convaincante, que la vérité. L’auteur fait sur ce point un parallèle avec le procès ayant conduit à l’inculpation de McDonald, sans doute davantage motivée par la personnalité et la manière de s’exprimer de l’accusé, que par les preuves présentées. Mais elle rappelle aussi que c’est bien l’auteur qui, en matière de récit, détient le pouvoir -et la responsabilité- final(e)… 

"Le journaliste et l’assassin" est un texte passionnant, où Janet Malcolm crée une mise en abîme en jugeant de sa propre démarche, et prend clairement parti quant à la posture "moralement indéfendable" du journaliste vis-à-vis de son sujet, à l’encontre du point de vue, par exemple, d’un Emmanuel Carrère, qui l’explique en signant la préface de l’ouvrage.



Avec l’aval d’Alexandra, je propose ce titre, puisqu'il y est aussi question de true crime, pour son Hiver Polar.

Commentaires

  1. Han mais je l'ai lu (avec bonheur!)
    https://enlisantenvoyageant.blogspot.com/2013/09/le-journaliste-et-lassassin.html

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  2. Ce sont des questionnements assez vertigineux en effet !

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    1. Oui, et ce qui est le plus intéressant, c'est qu'il n'y a pas véritablement de réponse, parce que la relation qui lie les deux protagonistes est humaine, et forcément soumise, au-delà de son aspect professionnel, à tous un tas de paramètres variables et subjectifs..

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  3. La probité des journalistes est souvent mise à rude épreuve. je note ce titre.

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  4. Il a l'air de soulever d'intéressantes questions sur ce livre, surtout à une époque où objectivité et journalisme ne semblent plus aller de soi...

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    1. Oui ça fait du bien de lire aujourd'hui le questionnement étayé et riche de remises en question d'une journaliste aussi consciencieuse...

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  5. Le titre du livre m'a fait penser au film de Bertrand Tavernier, Le Juge et l'Assassin. C'est une histoire de procès qui s'inspire d'un fait divers réel et dans lequel un juge arriviste noue une relation d'amitié avec le tueur en série pour obtenir ses aveux. Si je me souviens bien du scénario, les points communs avec le livre de Janet Malcolm s'arrêtent là. Sa réflexion sur la déontologie et le travail du journaliste semble passionnante.

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    1. Je crois n'avoir jamais vu ce film, pourtant un classique, il me semble.. je note !
      C'est vrai que le titre se focalise surtout sur la démarche journalistique, mais il pose aussi de manière indirecte la question de ce qu'on cherche en écrivant (et en lisant) du true crime.

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  6. J'avais lu ce livre à l'occasion du décès de l'autrice mais dans une autre édition, sans la préface de Carrère, il me semble. Tu m'étonnes que Carrère ne soit pas d'accord avec Malcolm... vu son comportement, notamment par rapport à ses femmes.

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    1. C'est sûr que Carrère ne prend pas vraiment de gants avec ses "sujets". Mais les trompe-t-il en leur faisant croire le contraire ? Ma foi, je ne sais pas...

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    2. Hélène Devynck lui a imposé par contrat de ne plus la faire figurer dans ses livres. Il a essayé cependant de passer outre.

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    3. Tu me l'apprends, mais je ne suis guère étonnée, Carrère ne s'encombre d'aucun respect de l'intimité d'autrui...

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  7. ça a effectivement l'air passionnant !

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    1. Oui, la réflexion est bien menée sans être didactique, l'auteure elle-même s'interroge beaucoup sur sa propre pratique, c'est vraiment intéressant.

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  8. Un sujet bien intéressant ! Je note.

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  9. je ne suis pas fan des romans qui s'inspire des faits divers surtout quand il s'agit de crimes

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    1. On y parle très peu du fait divers. Ce qui intéresse l'auteure, c'est d'analyser la relation qui a uni McDonald et McGinnis, et d'interroger les limites de ce lien et de la probité journalistique.

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  10. Pour une passionnée de faits divers et de true crime, ce titre est un indispensable, j'en suis certaine !

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    1. Le livre traite essentiellement de la démarche journalistique, mais à partir d'un exemple de true crime, en effet. On pense bien sûr beaucoup à Truman Capote, que l'auteure évoque aussi. Il faudrait que je relise De sang-froid, d'ailleurs...

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  11. J'ai un peu de mal quand je n'ai pas d'empathie pour les protagonistes, et là l'un des deux qui a tué femme et enfants... pas sûre d'avoir envie.

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    1. Le lecteur n'est finalement jamais en contact avec l'assassin, ici, et le meurtre n'est pas le sujet du livre. C'est surtout le personnage du journaliste et sa démarche qui intéressent l'auteure.

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  12. C'est un livre que j'avais bien apprécié aussi. Très intéressant

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    1. Oui, j'aime quand la réflexion laisse plus de questions qu'elle n'apporte de réponses..

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  13. Voilà un livre qui pourrait m'intéresser en effet et déjà ta première citation m'interpelle !

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    1. La réflexion y est intelligemment menée, sans didactisme ni certitudes..

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  14. Une réflexion sur la déontologie des journalistes ne peut qu'être intéressante ! Je me demande, quand je les vois tourner comme des vautours autour des gens victimes d'un drame ou liés à un meurtre, si c'est une question qu'ils se posent eux-mêmes?

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    1. En tous cas, Janet Malcolm se la pose, avec comme postulat le caractère forcément amoral qui caractérise la relation qu'entretient le journaliste avec un "sujet".. mais tous ne sont pas d'accord, et elle en parle aussi.. bref, un récit intelligemment mené. A lire, oui !

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  15. Lu il y a un bout de temps dans une autre édition.Et oui, c'est passionnant.

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    1. D'autant que la question posée semble insoluble, et l'équilibre entre fidélité à la vérité et honnêteté morale très difficile à trouver...

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  16. Je me souviens avoir été très intéressé, quand j'étais plus jeune, par les problématiques autour du rôle et de la "position" du journaliste (tout dire ou non? Prendre position? Faire preuve d'empathie? Intervenir?), telels qu'elles étaient montrées dans une "trilogie" de Paul-Loup Sulitzer (série "Rourke": La femme pressée, Kate, Les routes de Pékin).
    Je sais, personne ne lit plus Sulitzer aujourd'hui... Dommage, parfois!
    Dans le livre "Le journaliste et l'assassin", il semble que l'un des intérêts vienne de la construction "en abyme": un assassin qui intente un procès parce qu'il estime que le journaliste l'a "maltraité", et cette affaire fait elle-même l'objet du libre...
    Sinon, je suppose que tu as lu "De sang froid", de Truman Capote? Ce pourrait être intéressant de voir quel avait été l'accueil "critique" de ce livre à l'époque...
    (s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

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    1. J'ai beaucoup lu Sulitzer au lycée, avant de m'en lasser, mais je garde un souvenir assez net de certains de ses titres, notamment "Le roi vert". Les questionnements que tu évoques quant à la déontologie journalistique sont en tous cas complètement au cœur de ce récit, où s'enchâssent en effet les différentes "affaires", ce qui le rend assez vertigineux.
      Et pour répondre à ta dernière question, j'ai lu De sang-froid, mais il y a très longtemps, et j'ai l'intention de le relire, je l'ai acheté récemment dans cet objectif.. je te conseille à son sujet l'essai de Casey Cep, Les heures furieuses, qui traite d'un manuscrit jamais publié d'Harper Lee, dans lequel elle revient aussi sur l'élaboration du récit de Truman Capote, auquel Harper Lee a beaucoup participé, ce que j'ignorais..
      A bientôt, et bon week-end !

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