"Le Peuple de l’Abîme" - Jack London
"Et ainsi, bonnes gens, s’il vous arrive un jour de visiter Londres et d’y trouver des hommes endormis sur des bancs ou sur l’herbe, ne croyez surtout pas que ce sont là des fainéants, qui préfèrent le sommeil au travail."
Afin que l’immersion soit totale, il se met en quête d’un logement dans le quartier, y cherche du travail, dort dans un asile de nuit… En documentant ces expériences auxquelles s’ajoutent les nombreux témoignages qu’il collecte au contact des habitants, il restitue le spectacle quotidien de la misère, dépeint ses effets sur les corps, montre ce que signifie concrètement être pauvre, et comment la pauvreté et le malheur sont criminalisés. Il se confronte au spectacle de la malnutrition, de l’analphabétisme, des maladies -tuberculose, scarlatine…
Les journées à s’échiner pour un salaire de misère permettant à peine de survivre ou à chercher un travail alternent avec des nuits où l’on s’entasse dans des logements d’une extrême insalubrité, quand on a la chance d’avoir un logement. Et quand on n’en a pas, il faut dès le début de l’après-midi se positionner dans les interminables files de sans abri en quête d’une place en asile (et donc choisir entre chercher un toit ou un travail), sans aucune certitude d’en obtenir une. Les malheureux qui ont alors été refoulés vont devoir "porter la bannière", c’est-à-dire marcher toute la nuit dans les rues, se coucher dans les lieux publics étant interdit -la police y veille-, avec le ventre vide, la pluie et/ou le froid se mettant parfois de la partie.
La chance de disposer d’un toit est par ailleurs toute relative, les propriétaires se montrant aussi cupides qu’ingénieux pour optimiser des logements majoritairement malsains. On retiendra entre autres le système de relais -on ne loue, en roulement, que pour certaines tranches horaires- ou ces pièces compartimentées en "cabines", dénuées de toute porte pour préserver quelque intimité. Le pauvre se voit ainsi rappelé en permanence qu’il n’a pas la moindre individualité, ni la moindre valeur.
Cette promiscuité favorise la vulgarité et l’obscénité, les "spectacles indécents abondent dans la rue" et pervertissent les enfants, qui ne peuvent que se transformer en "adultes dégénérés", d’autant plus qu’ils naissent et grandissent généralement dans les vapeurs d’alcool. Le sort des femmes n’est guère plus enviable, esclave de maris dont elles dépendent économiquement, et qui se défoulent sur leurs épouses des frustrations et des humiliations subies au travail. De nombreux pauvres s’interdisent d’ailleurs de fonder une famille, ce qui reviendrait à la condamner à la précarité et la destruction.
Territoire du déterminisme, l’East End est ainsi néfaste à toute possibilité de lignée. Même celles des habitants des zones rurales qui s’y déversent en offrant une main d’œuvre vigoureuse qui concurrence les citadins à leur désavantage, meurent à la troisième génération. Prisonniers d’un environnement qui anéantit toute force physique et morale, annihile toute énergie, et les transforme en hommes "stupides, lourds, et dépourvus de toute imagination", les travailleurs subissent un cercle vicieux qui condamne tôt ou tard à l’inéluctable chute dans le plus extrême dénuement : les conditions de vie et travail, en les rendant faibles et malades, finissent par les rendre inaptes à tout emploi.
Certains en arrivent alors aux pires extrémités, attentant à leur propre vie -en cas d’échec, une condamnation aggravera encore leur situation- ou à celles des leurs.
En mettant en évidence ces criantes inégalités sociales, l’auteur veut montrer comment les forces de la société industrielle, qui contraint les "incapables" à vivre de manière dégradante, les élimine et renouvelle constamment le nombre de sans-emplois. Il va plus loin en désignant comme coupable une société matérialiste davantage fondée sur la propriété que sur l’individu, et remet en cause l’iniquité d’un système basé sur un progrès pourvoyeur de confort et de productivité croissante, qui laisse vivre ceux qui permettent de le faire fonctionner dans des conditions que rejetteraient les membres de tribus les plus primitives… L’auteur y voit l’échec d’une civilisation, les prémices de l’écroulement d’un vaste empire mis entre les mains de "gestionnaires au petit pied".



Je suis allée relire mon billet parce que je me souvenais que je l'avais lu, apprécié de réquisitoire, mais avec des réserves.. qui sont surtout sur la forme du livre, qui m'avait paru manquer de construction. Et puis évidemment les trucs sur la race, London tel qu'en lui-même. Ceci dit, ça n'enlève rien à la force de la description, à ce tableau très complet.
RépondreSupprimerIl y a en effet certaines redondances dans la construction, et le fil n'est pas toujours bien tendu, je me suis dit que c'était dû au fait qu'il avait initialement paru en 11 épisodes. Ce qui m'a plu, entre autres, c'est l'immersion, qui rend le récit vivant et concret.
SupprimerCe travail en immersion n'était sans doute pas courant à l'époque. il fallait bien du courage ! Malheureusement, j'ai l'impression que certaines choses n'ont pas changées concernant les travailleurs pauvres. Est-ce que tu as vu le documentaire que François Busnel a consacré à Jack London ? Il est passé le 8 avril sur la 5.
RépondreSupprimerJe pense à une scène du film L'histoire de Souleymane où on suit un travailleur clandestin : il passe la nuit dans un asile du 115 et dès la première heure du matin tous les hébergés téléphonent pour réserver leur place pour le soir. On ne fait plus la queue aujourd'hui... Anne-yes
Supprimer@Alexandra : tous ceux à qui London demande des conseils avant de mener ce reportage tentent d'ailleurs de le dissuader, et le traitent de fou ! Beaucoup des situations rencontrées sont à mon avis toujours d'actualité, en effet, même si, notamment au niveau des soins et de la mortalité, il y a bien sûr eu des progrès.. et oui, j'ai vu le documentaire, plutôt bien fait, il faut dire que la vie même de London est digne d'un roman. Arte en a aussi diffusé un il y a 3/4 ans de mémoire.
Supprimer@Anne-yes : j'ai vu ce film, qui m'a marquée.. les progrès techniques accompagnent la misère, mais il est désespérant de constater que, sans surprise, le rouleau compresseur du capitalisme continue son œuvre, creusant toujours les inégalités..
Oh ce genre de récit m'intéresse! A la bibli, avec d'autres, je note!
RépondreSupprimerJe l'ai moi-même emprunté à la médiathèque, l'ayant à la maison dans une anthologie peu pratique à transporter. J'espère que l'adition de ta bibliothèque inclut aussi les photos..
SupprimerJe veux le lire, j’adore tellement Martin … euh Jack (Une Comète). Je le note pour le lire avant la rentrée de septembre
RépondreSupprimerRavie de t'avoir donné envie ! J'ai peu lu cet auteur, mais j'aimerais notamment relire L'appel de la forêt..
SupprimerUn texte majeur !
RépondreSupprimerJe découvre avec ce récit London "reporter", et je ne le regrette pas, on retrouve dans ce texte à la fois son engagement et sa plume..
SupprimerJe n'ai jamais lu ce titre là de Jack London et je le note tout de suite pour aller voir s'il est dans ma médiathèque en ville, il serait temps que je relise certaines de ses oeuvres et que je poursuive ma découverte des autres. Merci pour ta présentation, toujours très intéressante.
RépondreSupprimerTu devrais le trouver sans peine, London est un classique.. comme toi, j'aimerais relire ou lire certains de ses titres, car je connais très peu cet auteur finalement.
SupprimerC'est amusant, je picore du London en ce moment, un recueil de nouvelles "Construire un feu" :-) Beaucoup entendu parler de ce Peuple de l'abîme et je compte bien m'y plonger aussi.
RépondreSupprimerJe vais de mon côté m'intéresser à ses nouvelles :). Le bilan de cette "battle", dont London semble sortir vainqueur, sera l'occasion de noter quelques titres.
SupprimerJ'ai envie de tous les lire, les Jack London, de toutes façons... Ce roman/reportage m'évoque à la fois Zola et Steinbeck.
RépondreSupprimerZola et Steinbeck, oui, c'est très juste.. j'ai découvert en tous cas avec plaisir le reporter London.
Supprimer"La chance de disposer d’un toit est par ailleurs toute relative, les propriétaires se montrant aussi cupides qu’ingénieux pour optimiser des logements majoritairement malsains" Puis-je dire que la situation n'a pas tant évolué que ça ou du moins, la volonté d'optimisation est toujours là et pas de la manière la plus honnête qui soi... L'auteur semble avoir fait à son époque un formidable travail de terrain !
RépondreSupprimerIl y a de nombreux aspects décrits dans ce texte qui sont malheureusement toujours d'actualité...
SupprimerJ'ai lu "Croc-Blanc", "L'appel de la forêt", "Michaël, chien de cirque", mais je ne connais pas du tout ce titre.
RépondreSupprimerJ'ai lu les deux premiers, mais j'étais très jeune, et il est probable que c'était dans une version abrégée pour la jeunesse. Il faudrait que je les relise. Celui-ci, tu l'auras compris, est différent, puisque c'est le London journaliste que l'on découvre ici.
SupprimerJe l'ai lu il y a moult temps. Un livre marquant, comme quasiment tous les Jack London.
RépondreSupprimerAvec le renouvellement du Book trip en mer, je vais pouvoir en lire d'autres : l'anthologie présente sur mes étagères propose notamment La croisière du Stark, La croisière du Dazzler et Les pirates de San Francisco ..
SupprimerTiens tiens...
SupprimerCe recueil pourrait-il être le "Aventures en mer" paru chez Omnibus avec une présentation d'Olivier Péretier dont ClaudiaLucia avait publié la photo lors de son challenge "Jack London" en 2020-2021?
Je n'ai pas lu ce volume mais bien certaines oeuvres isolément, pour ma part.
En tout cas, je recommande le recueil de nouvelles "Le fils du soleil" ainsi que son adaptation BD (presque une ouvre originale en fait)!
Merci pour l'idée, je pense qu'il reste encore du "Jack London maritime" que je n'ai pas chroniqué!
(s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola
Coucou, alors non, l'anthologie que j'ai est publiée par Robert Laffont, dans sa collection Quarto, et regroupe des "récits et romans autobiographiques". Elle comprend entre autres, en plus des titres "maritimes" cités ci-dessus, "Martin Eden" et ce "Peuple de l'Abîme".
SupprimerIl fait partie des livres de London que j'ai lu, mais ça date... J'avais apprécié, en tout cas. Je vois ton commentaire au-dessus, il faudrait que je me tourne vers sa littérature "marine".
RépondreSupprimerSi une LC te tente dans le cadre du Book trip en mer de Fanja, n'hésite pas, d'autant plus que les titres que je cite sont, je crois, très courts..
SupprimerBonjour Ingrid, j'ai aussi ce livre dans ma bibliothèque (avec un titre légèrement différent) et je vais le lire un jour. Chaque roman trouve son moment. En tous les cas, London apparaît comme un auteur dont il faut connaître la plume.
RépondreSupprimerJ'ai vu en effet qu'il était parfois intitulé Le peuple d'en bas, j'imagine que cela dépend de la traduction..
SupprimerJ’ai beaucoup hésité à choisir ce livre mais j’ai eu peur que la lecture soit trop éprouvante ! Merci pour la découverte !
RépondreSupprimerC'est un récit assez dur, en effet, d'autant plus qu'il confronte à des situations réelles et concrètes.
SupprimerHonte sur moi, je pense n'avoir jamais lu cet auteur, où alors peut-être un titre au collège...
RépondreSupprimerQuand je lis ton billet, je me dis que dans le fond, la société n'a hélas guère évolué dans le bon sens...
Il n'est pas trop tard pour le lire... et oui, on constate à lire ce récit vieux de plus de 120 ans, que l'iniquité du système qu'évoque London est plus que jamais d'actualité.
SupprimerConstat terrible. Une expérience qui a dû être compliquée et qui est sans doute perturbante à lire également. Un London que je note pour une prochaine lecture de l'auteur.
RépondreSupprimerSon sentiment de révolte et de tristesse est en effet palpable à la lecture..
SupprimerPas encore lu celui-là, mais ça se fera, c'est forcé.
RépondreSupprimerIl m'a permis de découvrir une facette de l'auteur pour moi méconnue...
SupprimerJe connais l'histoire de l'East End mais cette immersion est sans doute particulièrement édifiante et découvrir London sous la casquette de journaliste doit être intéressant.
RépondreSupprimerJ'ai en tous cas vraiment apprécié cette immersion, qui mêle descriptions "sur le vif" et réflexion..
Supprimerles lectures de mon adolescence ; j'ai relu et été un peu déçue en particulier par Martin Eden que j'avais tant aimé.
RépondreSupprimerJ'ai personnellement découvert Martin Eden récemment, et j'ai beaucoup aimé. Je connais mal cet auteur, dont je n'ai lu, plus jeune, que L'appel de la forêt..
SupprimerJe vais me contenter de ma lecture sur Detroit. Ton billet me fait penser aux romans de Charles Dickens qui aborde aussi beaucoup la pauvreté à Londres. Pour l'auteur, j'ai lu Croc Blanc et l'appel de la forêt quand j'étais enfant, j'ai lu Martin Eden plus tard (et je n'ai pas du tout aimé ce personnage) du coup plus trop envie de le lire. Mais en bouquinerie, j'ai vu un livre qui ressemble au tien et qui tire un portrait du Londres mais des années 50 et 60 et parle de la pauvreté ..
RépondreSupprimerJe me souviens que tu n'as pas aimé Martin Eden, puisque nous l'avions lu ensemble :).
SupprimerUn titre de London que je découvre grâce à ta chronique et qui m'interpelle fortement. Merci pour ta participation. Le bilan est (enfin) en ligne.
RépondreSupprimerAh, je vais aller voir ça tout de suite !
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