"Les racines du ciel" - Romain Gary

"Chaque fois que je vois un désespéré, j’ai envie de lui botter le cul. Ce sont tous des cochons."

Le roman est dense, très dense… sa cohérence se dessine lentement, au fil de l’élaboration minutieuse d’une mosaïque de témoignages, d’un enchâssement de récits dont émergent le portrait et le parcours d’un homme, qui en acquiert une dimension quasi légendaire.

Nous sommes dans les années 1950 au Tchad, qui fait alors partie de l’Afrique-Equatoriale française. Plus pour longtemps. Même s’il ne veut pas le savoir, le colonialisme vit ses dernières heures. Ses fondations s’ébranlent, voir s’effondrent, comme en témoigne notamment la récente révolte des Mau mau du Kenya, qui rend les impérialistes nerveux.

Dans ce contexte d’agitation politique, un homme a décidé de sauver les éléphants, décimés par le braconnage et le commerce d’ivoire. Après avoir fait circuler une pétition en ce sens, il a pris non pas le maquis mais la brousse, et a fait parler de lui en agressant des tueurs d’éléphants ou en vandalisant leurs biens.

La presse fait ses choux gras des péripéties de celui que tantôt l’on qualifie de « rogue » -un désespéré de l’Homme qui veut rompre avec sa race-, tantôt l’on désigne comme un anarchiste, voire un terroriste. Toujours est-il qu’il s’attire la sympathie du public, ce qui n’arrange guère les autorités, craignant que son action ne soit assimilée à celles des indépendantistes, et qu’on leur reproche leur incapacité ne serait-ce qu’à localiser l’homme. Car il est insaisissable, y compris aux yeux du lecteur, qui l’approche par bribes, par le regard de tiers multiples aux intérêts et aux convictions diverses.

Figurent parmi ces témoins Minna, une ex prostituée allemande venue faire la barmaid dans un bar de Fort-Lamy, défenseuse acharnée de Morel ; l’officier Schölscher, un désabusé néanmoins très attaché aux valeurs républicaines, chargé quant à lui de le traquer ; Saint-Denis, administrateur colonial acquis aux traditions africaines même les plus surnaturelles ; un duo de trafiquants d’armes composé d’un exubérant libanais et de son insipide compère ; Orsini, chasseur cynique et obstiné, obsédé non seulement par la traque mais par l’existence même de Morel qui semble le ramener à sa propre petitesse ; un député africain occidentalisé par ses études en Europe, pour qui les éléphants sont le symbole de l’arriération dans laquelle certains souhaitent maintenir l’Afrique…

… et beaucoup d’autres.

La transcription des voix de cette pléthore de protagonistes, que Romain Gary parvient au passage à rendre mémorables et singuliers en quelques pages, non seulement constitue petit à petit l’image fluctuante d’un Morel qui de l’un à l’autre émeut, fait sourire, agace ou suscite la haine, mais permet aussi d’assembler les différentes facettes d’un contexte complexe, qui concentre de nombreux antagonismes. S’affrontent entre autres autour des enjeux décoloniaux occupants français férocement attachés à leurs privilèges, africains avides de modernité qui reproduisent les travers du système impérial, blancs rêvant du retour d’une Afrique originelle fantasmée… même les bonnes intentions, souvent caricaturales, augurent de l’instabilité à venir, d’autant plus que s’y ajoutent les intérêts des deux blocs qu’oppose la Guerre froide, et les velléités prosélytiques des islamistes de pays alentour. 

Non content de mettre sa clairvoyance au service du contexte géopolitique de son intrigue, Romain Gary se pose par ailleurs en visionnaire sur les problématiques environnementales, le sujet concret du sauvetage des éléphants lui servant de prétexte à les aborder d’un point de vue existentiel. Le texte évoque une espèce humaine qui, prise dans la course au progrès et à la rentabilité, est entrée en conflit avec l’espace, la terre, l’air qu’il faut pour vivre, des espaces vierges qui reculent au profit des cultures et des routes… face à l’aliénation qu’impose à l’homme la frénésie technologique et consumériste, mais aussi face à toutes les formes d’autoritarisme, l’éléphant représente pour Morel la liberté, la possibilité d’une nourriture spirituelle s’inspirant des splendeurs naturelles. Mais il est aussi conscient de la difficulté d’exiger un tel positionnement des paysans africains affamés, et de la nécessité de rappeler ce qui n’est plus une évidence : la protection de l’homme et celle de l’ensemble d’un vivant dont il est partie intégrante devraient être considérées comme indissociables.

Je suis une fois de plus admirative de l’intelligence exhaustive de Romain Gary, de la richesse de sa langue et de la finesse de son humour, mais je dois avouer que certaines redondances m’ont parfois fait trouver ce roman pourtant passionnant un peu long.

"Je fis un effort pour me rappeler qui était cette brute, car je reconnaissais déjà à la répugnance qu’il m’inspirait qu’il s’agissait sans doute d’un ami."



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