"Fort Alamo" - Fabrice Caro

"Sartre avait en partie raison, il n’avait simplement pas pu aller au bout de son raisonnement : l’enfer c’est les autres avec du réseau."

Le narrateur est de ces personnages que Fabrice Caro aime visiblement mettre en scène, un homme souvent dépassé par les événements, décalé dans une société de logiques comptables auxquelles il est complètement étranger. Un individu sentimental et discret, du genre à s’excuser quand on le bouscule, dénué de tout sens de la répartie, dont l’apparente passivité donne l’image d’un doux rêveur. Ce qui ne l’empêche pas parfois de bouillir, sous ses airs d’insignifiant gentil.

Au moment où nous faisons sa connaissance, il est d’ailleurs très irrité (mais, comme à son habitude, le dissimule) par un malotru qui le double à la caisse d’une grande surface, avant de faire un malaise devant la sortie du magasin, provoquant l’agitation des personnes présentes, sauf de notre héros, d’ailleurs a posteriori très perturbé par son inaction. Lorsque cet événement est suivi de la mort inexplicable du chien de ses voisins après qu’il lui a jeté un caillou pour le faire taire, puis de celle de la proviseure adjointe qu’il venait intérieurement de maudire, terrassée sous ses yeux par un AVC, il réalise qu’il est doté de l’aussi étrange qu’effrayante capacité à tuer, par la seule force de sa pensée, ceux qui l’exaspèrent.

Le voilà plongé dans les affres d’une culpabilité qu’il ne peut confier à personne, et surtout pas à sa conciliante et toujours joyeuse épouse Léonie. Il réalise pourtant avec horreur que l’augmentation du nombre de ceux qu’ils supposent ses victimes correspond à un déclin de son traumatisme, leurs morts ne les attristant pas plus que ça… Il doit pourtant agir. Noël approche, avec la perspective du traditionnel repas chez son frère, cette année marqué par l’absence de leur mère, décédée quelques mois auparavant, et dont il ne parvient à faire le deuil. C’est pourquoi il repousse sous divers prétextes les rendez-vous successifs que lui fixe son frère pour vider la maison maternelle, soupçonnant derrière son insistance les manœuvres d’une belle-sœur vénale et égoïste qui l’horripile…

Le postulat loufoque de l’intrigue amène une réflexion très concrète sur la difficulté du vivre ensemble, notamment dans des espaces urbains qui favorisent la promiscuité, avec les contraintes et les désagréments que suppose la confrontation avec des individus que nous n’avons pas choisi de côtoyer. Le défi qui s'impose au héros est de protéger les "cons" de lui-même (j'adore l'idée), et il va devoir pour cela dompter la colère que suscitent naturellement les comportements méprisants ou individualistes. Après s’être focalisé sur la mesquinerie de ses semblables -mais il ne s’épargne pas lui-même-, le voilà qui s’efforce à l’empathie et au compromis.

C’est avec beaucoup de plaisir que le lecteur quant à lui fréquente ce héros aussi drôle que mélancolique, dont les réflexions a priori déphasées regorgent en vérité de bon sens, et qui a le chic pour déceler la portée existentielle et poétique des petits riens qui accompagnent nos vies, les phrases toutes faites que l’on dit sans y penser, les objets ridicules ou anodins auxquels on s’attache car ils sont riches de portée émotionnelle…
 

Un autre titre pour découvrir Fabrice Caro : Le discours

Commentaires

  1. Quel don perturbant ! (mais il a eu tort pour me chien) :-D

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    1. A sa décharge, il ne le fait vraiment pas exprès...

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  2. Tu sembles avoir apprécié ce roman d'un auteur dont j'ai aimé les albums.

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    1. Oui, j'ai passé un très bon moment. Le narrateur m'a rappelé celui du Discours, et l'idée de départ est à la fois loufoque et macabre... comme j'aime !

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  3. J'ai aimé les BD de Fabcaro mais finalement je n'ai lu que "le discours". Tu me donnes envie de découvrir d'autres romans à l'occasion.

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    1. Je n'avais lu que Le discours aussi, parmi ses romans, avant de m'attaquer à ce Fort Alamo. Je l'ai d'abord offert à ma fille, pour voir, et comme elle a été conquise...

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  4. Parfois je ne sais plus lesquels j'ai lu, bon, celui ci c'est non, et je devrais! ^_^

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    1. Lis surtout le dernier, sorte de "faux" "Club des Cinq", je viens de le finir, je n'avais pas autant ri depuis bien longtemps en lisant un livre ! A réserver de toute urgence à la bibli !

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  5. J'ai beaucoup aimé Journal d'un scénario du même auteur, découvert grâce à Luocine, je crois. J'accroche bien à son humour.

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    1. J'apprécie moi aussi son ton décalé et faussement naïf. Je retiens Journal d'un scénario.

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  6. C'est seulement mon 2e, mais j'ai aussi lu sa BD Zaï Zaï Zaï Zaï (sans faire de billet) et je viens de finir son dernier titre, un pastiche du Club des Cinq absolument hilarant (billet en juin, je pense :)).

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  7. Je préfère Fabcaro le bédéiste à Fabrice Caro le romancier, mais l'idée de l'intrigue me plaît bien ici, donc à voir. Je vois que tu as lu son pastiche du Club des Cinq. J'en suis au début sans avoir vraiment commencé encore, j'ai ricané à chaque page !^^

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    1. Oh oui, il est vraiment désopilant ce pastiche .. j'avoue que si j'avais lu Fort Alamo après, je l'aurais peut-être trouvé un peu fade..

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  8. J'ai abandonné Zaï zaï zaï, l'humour de Fabcaro me laissant complètement froide, mais je devrais peut-être faire une tentative avec un roman. Le thème de celui-ci est plutôt tentant.

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    1. L'humour de ses romans est en effet un peu différent, teinté de mélancolie.. j'ai adoré Zaï zaï zaï, mais je te comprends : nous ne sommes pas tous sensibles au même humour, j'ai par exemple en ce qui me concerne énormément de mal avec Echenoz..

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  9. claudialucia19.5.26

    J'aime cette histoire ! Elle me fait rire en lisant ton billet ! En même temps, ce n'est pas très confortable ce don !

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    1. L'idée de départ est en effet aussi drôle qu'atypique, et sa "rencontre" avec la personnalité du héros donne aussi une dimension un peu mélancolique au texte. Une lecture en tous cas fort plaisante..

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  10. Je ne connaissais cet auteur que de nom, mais en tout cas ce titre dont le point de départ est drôle à souhait est vraiment tentant ! Ça me rassure que tu l'aies apprécié jusqu'au bout.

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    1. L'auteur maîtrise le fil et l'issue de son histoire, donc pas de baisse du plaisir en cours de lecture. Tu peux aussi le découvrir comme bédéiste, ses ouvrages sont alors signés Fabcaro...

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  11. Philippe19.5.26

    Bon, ben, encore un auteur que je ne connais pas !

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  12. Je l'avais noté ce roman sans pour autant l'emprunter mais il faudra que j'y remédie. J'aime beaucoup le postulat de départ et le protagoniste me semble être de ceux que j'ai envie de suivre. Quant à citation d'introduction,, elle m'a fait sourire :)

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    1. Au-delà du caractère "fantaisiste" de l'intrigue, l'auteur, par l'intermédiaire de son personnage, pose des questions très sensées sur notre relation à autrui dans un monde où la technologie déshumanise les interactions...

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  13. Un de ses meilleurs titres avec Le Discours. J'ai souri (presque) tout du long.

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    1. J'ai bien aimé Le discours aussi, mais pour avoir depuis lu son dernier (signé "Fabcaro"), qui pastiche Le Club des Cinq, je n'hésite pas une seconde à affirmer que c'est mon préféré, si je prends comme critère le nombre de fois où j'ai ri...

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  14. Je vais continuer à lire ses romans c'est certain. Ton billet est très agréable à lire, j'y retrouve vraiment ma très récente 😉 lecture.

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    1. Je n'en ai pas non plus terminé avec l'auteur, ces lectures distrayantes font du bien, de temps en temps...

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  15. On m'avait dit de voir le film adapté du discours, que j'ai abandonné au bout de 15 minutes. Depuis, je n'ai pas tenté l'auteur... mais visiblement, je devrais. Ce que tu en dis a l'air vraiment sympa à lire.

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    1. Je n'ai pas vu le film, mais j'ai apprécié le roman, divertissant sans être simpliste.

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