"Bien-être" - Nathan Hill

"Il y avait deux ou trois choses qu’ils devaient savoir avant de se rendre à une partouze."


Dans l’un des épisodes de "Bien-être", l’un des personnages, à l’aube du développement d’internet, explique à un autre le principe révolutionnaire du lien hypertexte, à partir duquel un récit se construit par interconnexions, au fil d’une navigation libre, libérée de toute linéarité. C’est sur ce même principe que Nathan Hill semble avoir construit son récit, comme s’il suivait le fil d’association d’idées dont on ne voit pas toujours de prime abord ce qui les lie. Pour autant, le lecteur n’est jamais perdu, l’intrigue orbitant autour de deux personnages principaux que cette construction en "toile" dote d’épaisseur et de complexité.

Cela commence, pour le coup de manière "logique", par leur rencontre. On est en 1993. Alors tous deux étudiants, lui en photographie, elle en psychologie, ils vivent dans le quartier de Wicker Park à Chicago, un lieu sale, pas cher, délabré mais vivant, où pullulent toxicomanes et artistes sans le sou. Leurs appartements se faisant face, ils s’épient mutuellement de longs mois durant, sans le savoir. Lui -Jack- est chétif, fume à la chaîne, a le dos entièrement recouvert d’un superbe tatouage. Elle -Elizabeth- le suppose rebelle et passionné, à l’image de ce qu’elle espérait trouver en venant s’installer dans cette ville. En réalité Jack est surtout un doux, un gentil habitué à faire profil bas et à se contenter de peu. Etudiante brillante, Elizabeth a quant à elle fui sa richissime famille et un père tyrannique et cruel.

Lorsqu’il se rencontrent, c’est le coup de foudre.

Vingt ans plus tard, leur couple a pris racine à Chicago. Ils sont devenus les parents d’un petit Toby, enfant solitaire accro aux écrans et sujet à d’imprévisibles crises de colère. Jack donne des cours à temps partiel et Elizabeth est à la tête d’une modeste structure associative, la Clinique du Bien-être, qui dissimule sa véritable activité, puisque qu’elle a pour mission d’étudier l’effet placebo, et le rôle des récits dans les processus de guérison. Leur budget est toujours serré, et ils ont englouti toutes leurs économies dans l’achat d’un futur appartement au sein d’un quartier en cours de gentrification, au carrefour des trois B magiques de l’immobilier (…) – Bien-pensant, boisé et blindé.

Dans l’espoir de perdre la petite bedaine qui fait mauvais effet sur sa silhouette par ailleurs toujours fluette, Jack a adhéré au Système, un programme d’entretien physique piloté par un bracelet connecté qui mesure sa fréquence cardiaque, compte ses pas, surveille ses ronflements nocturnes et son alimentation… Prise dans une routine qui l’oblige à toujours courir d’un endroit à l’autre, Elizabeth a perdu une part de son insouciance et de sa joie de vivre. Elle éprouve le besoin de nouvelles expériences, et un besoin d’air, aussi, notamment vis-à-vis de Jack qui, dans ses efforts aussi touchants qu’agaçants pour l’assurer de la pérennité de son amour, devient de plus en plus collant. Bref, leur couple s’essouffle, ils sont dans le bas de ce qu’Elizabeth qualifie la courbe en U, selon laquelle les gens seraient plus heureux dans leurs jeunes années et leur vieillesse que pendant "leurs décennies du milieu".

Rien que de très banal, en somme… sauf que sous la plume de Nathan Hill, les manifestations de cette crise de la quarantaine prennent des allures mi-épiques mi-cocasses dont le lecteur se régale, et ne représentent qu’un aspect du récit qui tire prétexte de l’expérience de nos deux héros pour aborder un foisonnement de thématiques qui toutes sont décortiquées. Cette densité pourtant jamais ne pèse car -et j’en reviens à la construction- elle se déploie en pans multiples, dont la succession tient sur un fil vagabond qui nous tient sans cesse en éveil. Le même schéma s’applique aux portraits de Jack et Elizabeth, qui s’élaborent par épisodes survenant sans logique chronologique.

Les incursions dans leurs passés respectifs, en précisant les origines de leurs angoisses et de leurs obsessions, illustrent le poids des antécédents dans l’adulte et le parent que l’on devient. Elizabeth a grandi au sein d’un clan dont la fortune puise ses racines dans le pire de l’histoire américaine, sous la férule d’un père imbu de sa supériorité, quand Jack, issu d’un milieu agricole modeste, à qui sa mère, dans la récrimination permanente, a répété à l’envi qu’il n’était pas désiré, fut un enfant souffreteux et empli d’une culpabilité dévastatrice. Il a comme son épouse coupé tout lien avec ses parents jusqu’à ce que son père le demande en ami sur Facebook, où il tente depuis de démonter de manière rationnelle les théories du complot successives auxquelles il adhère.

L’auteur aborde entre autres à travers ses personnages le renoncement aux idéologies, remplacées par le culte de la possession et du confort, l’avènement de l’individualisme forcené et de la solitude conséquente, la marchandisation de tout -l’art, l’enseignement…-, la vampirisation par les algorithmes de l’image qu’on renvoie ou de la diffusion d’idées qui n’en ont en plus que l’apparence, l’incapacité grandissante à la nuance, l’hypocrisie de la bien-pensance… Autour de tous ces thèmes, "Bien-être" se focalise sur l’importance des récits, et pas seulement sur ceux auxquelles s’intéresse Elizabeth dans le cadre de ses recherches sur l’effet placebo. Récits remaniés de réussites familiales, récits collectifs -sociaux, culturels… l’amour lui-même ne se réduirait-il pas à une histoire que l’on se raconte ?...

C’est brillant, traversé d’un humour féroce. J’ai adoré.


Un autre titre (tout aussi excellent) pour découvrir Nathan Hill : Les fantômes du vieux pays

C’est un Epais (800 pages chez Folio) et donc un pavé aussi !


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