"La tristesse du samouraï" - Víctor del Árbol

"Les dieux et les héros, ça n’existe pas. Il n’y a que des miasmes."

Barcelone, mai 1981. Une femme agonise sur un lit d’hôpital. Comme elle a refusé toute visite, seul un inspecteur de police passe la voir : suspecte dans une affaire mêlant plusieurs assassinats et l’évasion d’un prisonnier, elle a promis qu’elle allait "tout lui raconter". A partir de cette scène qui ouvre le roman, Víctor del Árbol remonte le temps, reconstituant le fil des événements qui y aboutissent.

C’est d’une tumeur au cerveau qu’est en train de mourir María Bengoechea, 35 ans. Contrairement à ce que l’on nous fait croire de prime abord, son implication dans cette histoire ne remonte pas au moment (trois ans auparavant) où cette avocate en droit pénal a fait condamner César Alcalá, un policier véreux qui a torturé jusqu’à le plonger dans le coma un indic qui menaçait de le dénoncer. Ce moment de gloire a fait décoller une carrière jusqu’alors faite d’une routine insatisfaisante et peu rémunératrice. Il a coïncidé avec un bouleversement de sa vie personnelle, puisque que Maria a alors quitté Lorenzo, son mari violent, pour sa collègue Greta. A la même époque, elle a renoué avec son père à qui l’on venait de diagnostiquer un cancer en phase terminale. Elle ne l’avait plus revu depuis que sa dénonciation avait valu à Lorenzo, à qui elle n’était encore que fiancée, cinq mois de prison pour ses activités antifranquistes.

Non, l’implication de María dans cette histoire remonte à bien plus loin que ça… et c’est le cas de tous ses protagonistes, victimes et/ou acteurs d’un drame qui prend ses racines dans un événement du début des années 1940 qui va lier inextricablement le destin de trois familles.

L’une d’elle est la famille Mola, de Mérida. Guillermo, despote pervers, n’est pas seulement le chef du clan, il est aussi celui de la Phalange de la province de Badajoz. Sa femme Isabel, qui l’a trahi en intégrant un groupe de conspirateurs républicains, tente de prendre la fuite en emmenant avec elle leur fils Andrés, un enfant pas comme les autres, incapable de distinguer le réel de l’imaginaire, et obsédé par les samouraïs.

L’intrigue est un puzzle dont les différentes pièces sont minutieusement façonnées avant de s’emboîter parfaitement, constituant un tableau complexe, composé de personnages multiples, pris dans un cercle de haines et de vengeances se transmettant d’une génération à l’autre, et se déployant sur trois décennies. L’auteur orchestre avec brio l’imbroglio de secrets, de mensonges et de trahisons qui dote son récit d’une densité et d’un suspense très prenants, mais qui en constitue aussi un peu la limite, les rebondissements et coïncidences permettant d’assembler le tout manquant parfois de vraisemblance.

Pour autant, je me suis laissé embarquer sans réticence dans cette fresque où se jouent non seulement les dissensions et traumatismes que le franquisme -toujours bien présent en ce début des années 1980- a imprimés dans la société espagnole, mais aussi les mécanismes de sujétion opposant les puissants aux modestes, imbriquant ainsi exactions politiques et injustices sociales, auxquelles viennent s’ajouter blessures intimes et motivations personnelles. L’attention portée par l’auteur à la psychologie de ses personnages, qu’il préfère pour le coup rendre palpables plutôt que de nous les rendre aimables, contribue également à éveiller l’intérêt du lecteur. Traquant les ambivalences qui caractérisent les êtres, il s’attarde principalement sur ce qui les ronge ou sur ce qui les habite au point de les détruire.

Un roman empreint de violence et de noirceur, ce qui n'est pas pour me déplaire...

Commentaires

  1. Aie j'ai raté ce rendez vous (il faut dire que je lis peu d'auteurs espagnols...)

    RépondreSupprimer
  2. Premier del Arbol que j'ai lu : souvenir flou de l'intrigue mais j'ai aimé et en ai lu d'autres ensuite. Il faudrait même que je retourne vers cet auteur...

    RépondreSupprimer
  3. Oh, un vieux souvenir de lecture, mais pas trop bon en ce qui me concerne : c'était tellement noir, tellement de malheurs accumulés que je n'ai jamais voulu relire l'auteur.
    C'était dans mon premier blog, ne reste que mon avis sur Babelio https://www.babelio.com/livres/del-Arbol-La-tristesse-du-samourai/333980/critiques/208137

    RépondreSupprimer
  4. Le travail sur la psychologie des personnages et le contexte m'intéressent. Et je reconnais que j'apprécie aussi les romans empreints de violence et de noirceur quand cela est mis au service de l'intrigue.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience ! Et si vous échouez à poster votre commentaire, déposez-le via le formulaire de contact du blog.