"Ton absence n’est que ténèbres" - Jón Kalman Stefánsson

"Je dirais, si j’osais, que le lombric reflète la pensée divine."

J’ai tenté de fuir la canicule girondine en m’exilant, pour mes vacances, dans le Jura, réputé humide et plutôt frais à partir de la mi-août. Las ! Le mercure s’est envolé jusqu’à 39°c au cours de la première semaine, et j’y ai trouvé des prairies jaunies et des cascades vidées par la sécheresse (mais c’est tout de même une belle région, où je compte bien retourner).

J’ai donc tenté de me procurer quelque sensation de fraicheur en partant en Islande, plus précisément du côté de ses fjords du nord-ouest, où se situe le roman de Jón Kalman Stefánsson, dont j’ai tant aimé Asta. Le rafraichissement a été relatif, sans doute parce que la majorité de l’intrigue se déroule en été.  Si l’auteur insiste sur un point, c’est sur l’isolement de la petite communauté qui peuple la région.

Un homme a perdu la mémoire. C’est le narrateur, et il ignore comment il est arrivé dans ce fjord où tout le monde semble le connaître. Il y rencontre d’abord Runa, qui lui explique être responsable de la mort de sa mère Aldís et de l’hémiplégie de son père Haraldur, puis avoue son béguin pour un journaliste portant des chaussettes dépareillées et ornées de noms de poètes. Elle lui parle aussi d’Eiríkur, qui risque d’aller en prison parce qu’il a tiré sur les camions qui ont écrasé ses chiots, de Sóley qui va être si contente de le revoir, d’une fête qui s’organise en l’honneur d’Elvis et d’un certain Páll, et où morts et vivants se donnent rendez-vous…

Tous ces éléments a priori disparates vont peu à peu prendre leur place au sein de la vaste toile que tisse minutieusement l’auteur, son récit se construisant au fil de vagabondages, de grands bonds ou de petits sauts tantôt en avant, tantôt en arrière. Les époques se chevauchent ou se répondent, les histoires s’enchevêtrent, mais je vous rassure immédiatement : la partition est certes complexe mais suffisamment virtuose pour que le lecteur, à condition d’être un peu patient, parvienne à appréhender la structure globale de l’ensemble, et à reconstituer, puisque c’est ce dont il est question, le schéma générationnel qui, sur cent vingt ans, est prétexte à mettre en scène les nombreux protagonistes.

Si l’on devait reprendre l’intrigue dans l’ordre chronologique, tout commence avec le pas de côté fait par l’aïeule Guðríður, paysanne qui malgré son peu d’instruction propose à une revue scientifique un article sur les lombrics… et voilà pourquoi il ne me viendrait pas à l’idée de reprocher à Jón Kalman Stefánsson la patience que réclame sa construction narrative : en attendant de comprendre ce qui lie événements et personnages, on est embarqué dans des existences qu’il parvient à rendre extraordinaires par son attachement à la singularité discrète des êtres, à leurs excentricités anodines ou leurs bouillonnements invisibles.

Le monde qu’il anime sous nos yeux est marqué par l’opposition entre la stagnation que lui vaut son éloignement d’évolutions techniques qui y parviennent toujours avec du retard, et le perpétuel mouvement qu’impose une nature rude et tourmentée, où la subsistance ne tient qu’à un fil et au travail acharné. Les fermes y ont des prénoms et les femmes des sourires dévastateurs, des fils de paysans peuvent s’y passionner pour Kierkegaard ou un enfant abandonné transiter par la poste, un pasteur y écrire des lettres à un poète défunt…

Dans ce tourbillon qui s’articule autour de paradoxes, d’(apparentes) incohérences et de répétitions, où passé et présent sont placés en concomitance, où prosaïsme et romantisme se mêlent joyeusement, il est aussi question de la mélancolie que provoquent les renoncements et les occasions manquées, la culpabilité dévorante dont on paie nos manquements, les amours contrariées, le passé qui peut nourrir mais aussi retenir prisonnier… C’est toute la poésie de la vie, qu’elle soit triste ou lumineuse, et les contradictions permanentes de l’existence, qui sont ainsi mises en évidence, sous la forme d’un dialogue sous-jacent entre éternité et fugacité. Ce n’est pourtant jamais plombant, car traversé d’une belle force vitale, d’une grande tendresse pour les êtres, d’un humour subtil, et enrichi d’une bande-son permanente, la musique s’y invitant comme marqueur d’événements ou en fond sonore. On y trouve même une "compilation de la Camarde" (je vous laisse en découvrir la genèse) dont l’auteur a pris soin de nous lister en fin d’ouvrage les dizaines de titres qui la composent, et qu'inaugure celui, ci-dessous, de Bob Dylan. 

Cela me permet de participer une nouvelle fois à l’activité SingMe A Song proposée par Miss Sunalee

C’est aussi un pavé, pour Sibylline (608 pages chez Folio), par ailleurs éligible au défi Lire Scandinave, chez Céline.

Commentaires

  1. Anonyme9.9.26

    Ce roman a l’air foisonnant ! Je le rajoute au récapitulatif quand je rentre la semaine prochaine (Sunalee)

    RépondreSupprimer
  2. Merci pour cette belle chronique et par la même occasion pour ta participation à mon challenge.
    C'est un livre que j'avais déjà repéré et tu confirmes qu'il faut que je le découvre !
    Bonne journée !

    RépondreSupprimer
  3. J'ai tenté deux fois de lire cet auteur, mais le style ne m'a pas emballée... je retenterais sans doute quand même, avec un autre titre, peut-être celui-ci.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience ! Et si vous échouez à poster votre commentaire, déposez-le via le formulaire de contact du blog.