"Ton absence n’est que ténèbres" - Jón Kalman Stefánsson
"Je dirais, si j’osais, que le lombric reflète la pensée divine."
J’ai donc tenté de me procurer quelque sensation de
fraicheur en partant en Islande, plus précisément du côté de ses fjords du
nord-ouest, où se situe le roman de Jón Kalman Stefánsson, dont j’ai tant aimé
Asta. Le rafraichissement a été relatif, sans doute parce que la majorité de
l’intrigue se déroule en été. Si
l’auteur insiste sur un point, c’est sur l’isolement de la petite communauté
qui peuple la région.
Un homme a perdu la mémoire. C’est le narrateur, et il ignore
comment il est arrivé dans ce fjord où tout le monde semble le connaître. Il y rencontre
d’abord Runa, qui lui explique être responsable de la mort de sa mère Aldís et de l’hémiplégie de son père Haraldur, puis avoue
son béguin pour un journaliste portant des chaussettes dépareillées et ornées
de noms de poètes. Elle lui parle aussi d’Eiríkur, qui risque d’aller en prison
parce qu’il a tiré sur les camions qui ont écrasé ses chiots, de Sóley qui va
être si contente de le revoir, d’une fête qui s’organise en l’honneur d’Elvis
et d’un certain Páll, et où morts et vivants se donnent rendez-vous…
Tous ces éléments a priori disparates vont peu à peu prendre
leur place au sein de la vaste toile que tisse minutieusement l’auteur, son
récit se construisant au fil de vagabondages, de grands bonds ou de petits
sauts tantôt en avant, tantôt en arrière. Les époques se chevauchent ou se
répondent, les histoires s’enchevêtrent, mais je vous rassure immédiatement :
la partition est certes complexe mais suffisamment virtuose pour que le lecteur,
à condition d’être un peu patient, parvienne à appréhender la structure globale
de l’ensemble, et à reconstituer, puisque c’est ce dont il est question, le
schéma générationnel qui, sur cent vingt ans, est prétexte à mettre en scène
les nombreux protagonistes.
Si l’on devait reprendre l’intrigue dans l’ordre chronologique,
tout commence avec le pas de côté fait par l’aïeule Guðríður, paysanne qui malgré
son peu d’instruction propose à une revue scientifique un article sur les
lombrics… et voilà pourquoi il ne me viendrait pas à l’idée de reprocher à Jón
Kalman Stefánsson la patience que réclame sa construction narrative : en
attendant de comprendre ce qui lie événements et personnages, on est embarqué
dans des existences qu’il parvient à rendre extraordinaires par son attachement
à la singularité discrète des êtres, à leurs excentricités anodines ou leurs
bouillonnements invisibles.
Le monde qu’il anime sous nos yeux est marqué par l’opposition
entre la stagnation que lui vaut son éloignement d’évolutions techniques qui y
parviennent toujours avec du retard, et le perpétuel mouvement qu’impose une nature
rude et tourmentée, où la subsistance ne tient qu’à un fil et au travail
acharné. Les fermes y ont des prénoms et les femmes des sourires dévastateurs, des
fils de paysans peuvent s’y passionner pour Kierkegaard ou un enfant abandonné transiter
par la poste, un pasteur y écrire des lettres à un poète défunt…
Cela me permet de participer une nouvelle fois à l’activité SingMe A Song proposée par Miss Sunalee.
C’est aussi un pavé, pour Sibylline (608 pages chez Folio), par ailleurs éligible au défi Lire Scandinave, chez Céline.


Ce roman a l’air foisonnant ! Je le rajoute au récapitulatif quand je rentre la semaine prochaine (Sunalee)
RépondreSupprimerMerci pour cette belle chronique et par la même occasion pour ta participation à mon challenge.
RépondreSupprimerC'est un livre que j'avais déjà repéré et tu confirmes qu'il faut que je le découvre !
Bonne journée !
J'ai tenté deux fois de lire cet auteur, mais le style ne m'a pas emballée... je retenterais sans doute quand même, avec un autre titre, peut-être celui-ci.
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