"Le dernier loup" - László Krasznahorkai

"(…) l’amour des animaux est le seul amour qui ne déçoive jamais l’homme, ça veut dire quoi ?"

Le texte est constitué sur ses soixante-quinze pages d’une phrase unique, un long monologue que le narrateur déroule, tout en buvant de la bière, à l’intention du barman du Sparschwein, situé dans un quartier populaire de Berlin aux murs couverts de graffitis et aux trottoirs gluants de crachats, peuplé de toxicomanes. Le ciel, gris et sinistre, renforce la morosité ambiante.

L’auteur de cette tirade, ancien universitaire, a délaissé la philosophie et l’écriture depuis qu’il a acquis la conviction que la pensée, à force d’appauvrissement, est finie, et que les livres sont gonflés de mots vains et de logiques déprimantes. Il a donc été très surpris de recevoir l’invitation d’une obscure Fondation à venir séjourner une à deux semaines en Estrémadure afin d’écrire sur cette région. Ce territoire du sud-ouest espagnol aride, austère et peu peuplé, réputé pour être un foyer de pauvreté, connaitrait selon ladite Fondation un nouvel élan de prospérité.

C’est le récit de ce séjour qu’écoute son interlocuteur, visiblement sans grand intérêt, comme en témoignent les grommellements qu’il émet à quelques rares occasions.

Comme souvent avec l’auteur, le récit bifurque, la digression devient sujet. De la renaissance de l’Estrémadure, il ne sera pas vraiment question, puisque le héros choisit de se focaliser sur le souvenir d’un article de journal dans lequel un homme déclarait que le dernier loup avait péri, en 1983, au sud du fleuve Duero. Or, comment pouvait-il savoir qu’il s’agissait là du dernier loup ? A partir de cette interrogation, le narrateur décide de mener l’enquête, accompagné d’une traductrice quelque peu dubitative mais serviable, ses hôtes prenant cette apparente lubie pour un ordre de mission. Cette quête les mène d’une piste à une autre, au gré d’une vérité qui fluctue, se redessine.

L’évocation de cette question d’abord présentée comme anecdotique fait sourdre un mal-être existentiel dont la portée dépasse la seule intériorité du héros pour devenir collective. Car lorsque le narrateur exprime, au détour de son profus monologue, sa détresse et son dégoût pour la décadence du monde et la vanité des hommes, il recourt à des notions aussi vagues que grandiloquentes -citant "le mal à l’œuvre", "l’intention nauséabonde qui orchestre tout"…- qui placent l’ensemble du monde sous la férule malveillante d’une entité qui, pour être nébuleuse, n’en est pas moins terriblement anxiogène. Le lecteur puisera au fil du récit des éléments susceptibles de préciser, sans toutefois la circonscrire, la nature du mal dont il est question, par exemple en le reliant à la mention des dangers -consumérisme, croissance des inégalités…- guettant l’Estrémadure en pleine mutation, à la question du rapport de plus en plus distant entre l’homme et un monde sauvage en voie d’extinction, ou encore au constat réitéré de l’effondrement de la pensée, obsession du héros… Un effondrement que vient contredire l’existence même de son monologue, preuve du pouvoir de la fiction, puisque la réalité de son séjour en Estrémadure, pourtant dument retracé, ne sera jamais avérée…

László Krasznahorkai, avec ce court texte labyrinthique et pourtant parfaitement lisible, m’a une fois de plus complètement conquise.
 



Une lecture commune autour du Prix Nobel de littérature 2026 :
Zarline a également lu Le denier loup
Aifelle a essayé de lire Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eauCléanthe est quant à lui allé au bout de ce roman qu'il a adoré.
Virginie et Nathalie ont lu La mélancolie de la résistance


Et c’est un Gravillon (74 pages au format poche chez Cambourakis).


Petit Bac 2026 d’Enna, catégorie "Animal"

Commentaires

  1. Mon billet est bien plus court que le tien puisque de mon côté j'ai abandonné ma lecture. Je viens d'aller lire ton billet sur le titre que j'avais choisi. Je comprends un peu mieux le contexte, mais ça reste un flop chez moi. Retenterai-je ? Pas sûr.

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    1. Comme je l'ai écrit chez toi, le titre que tu as lu est celui que j'ai le moins aimé de cet auteur. J'ai été tenue à distance par sa dimension énigmatique..

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  2. A toi aussi tu es séduite par l'auteur ! ça me fait réfléchir mais cette histoire de phrase unique m'inquiète quand même.

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    1. Je l'adore depuis que je l'ai découvert avec Guerre et guerre, mon préféré à ce jour, bien que ce ne soit pas son plus accessible. Mais je l'avais trouvé bouleversant, très sombre et en même temps d'une incroyable beauté.

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  3. nathalie20.2.26

    Hmmm je ne sais pas si je le lirai, celui-ci, il a l'air un peu plus abstrait que d'autres... quelle idée de prendre un universitaire comme narrateur ! ça fait des phrases, ces bêtes-là. Ceci dit, évidemment on retrouve aussi plein de choses qu'on aime bien.

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    1. Il n'est pas si abstrait que ça, mon billet est peut-être un peu trompeur.. on suit quand même ses pérégrinations physiques et géographiques en quête de la vérité sur le dernier loup... et puis 75 pages, ça s'avale sans peine..

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  4. Une seule phrase? Pfff, on est habitués! ^_^ Bon, je pense le lire un de ces jours... Il m'attend (patiemment)

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    1. Je le préfère sans doute dans un format plus long, qui laisse le temps de s'imbiber de ses ambiances si particulières, mais j'ai bien apprécié tout de même ce petit "concentré" de Krazsnahorkai..

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  5. Super cette lecture commune ! J'ai déjà noté plusieurs titres de lui qui sont dans ma médiathèque mais pas celui-ci qui n'y est pas...mais je sais que lorsque j'aurai un peu de temps devant moi je tenterai de le lire...

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    1. Tu as raison, cela demande un peu de temps... mais il vaut vraiment le détour !

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  6. J'ai le sentiment que ce serait un peu trop "intello" pour moi... Ce n'est peut-être pas le titre idéal pour une première avec cet auteur. Le thème du voyage dans le bouquin chroniqueé par Keisha semble plus accessible et moins désespéré.

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    1. Ce qui est raconté par le narrateur est assez concret, en réalité, c'est à travers de courtes digressions, reflétant son état d'esprit, que le lecteur s'imprègne de ses constats sur l'état du monde. Non vraiment, je t'assure, c'est très lisible.. :)

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  7. Il me fait trop peur, cet auteur ! et envie, aussi ...

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    1. J'ai vu chez Keisha que tu étais tentée par Seiobo. C'est un de ses rares titres que je n'ai pas lus, et qui à vrai dire m'effraie un peu, je ne suis pas sûre d'adhérer au sujet.
      Et sinon, il y a "Le baron Wenckheim est de retour", qui se lit très bien, car il est plein de péripéties, et d'humour, même si comme souvent chez l'auteur, il y plane une sensation de fin du monde..

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  8. le Tango de Satan est en attente dans la liseuse

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    1. Il est très bien aussi, celui-là, c'est peut-être un des plus sombres de l'auteur, de mémoire...

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  9. Le mien m'avait beaucoup plu mais celui-ci pourrait bien me plaire aussi.

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  10. Philippe D20.2.26

    Inconnu, mais ce que tu en dis ne me donne pas envie de le lire.

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    1. L'auteur a une écriture très particulière (mais à laquelle on se fait assez facilement), on accroche ou pas...

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  11. Une seule phrase ? Il faut du talent pour que ce soit lisible.

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  12. Je pense que j'aurais dû choisir cet opus, plus court et peut-être un peu plus accessible, pour découvrir son univers. Ce sera sans doute ma prochaine lecture de l'auteur. Il faudra juste que je fasse attention de la lire vraiment pendant une période moins chargée.

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    1. Anonyme22.2.26

      Je me réjouis qu'en dépit des bémols suscités par ta découverte, tu gardes l'envie de poursuivre avec l'auteur.

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  13. J'ai ce livre sur ma pile de livres mais j'ai déjà essayé plusieurs fois, sans passer la première page et en lire 75 avec la même phrase ça m'a découragée.

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    1. Il faudrait peut-être essayer avec un autre, mais tu retrouveras le même style dans tous ses romans..

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  14. Il me suffit de lire ton billet pour savoir que cet autre titre de Krasznahorkai me plairait. Une seule phrase? J'imagine ce que cela peut donner. Et cela fait tres envie. Oui, je crois que j'ai contracté le virus K.

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    1. Anonyme22.2.26

      Ravie que tu sois conquis ! .. je radote sans doute un peu, mais il faut lire Guerre et guerre..

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  15. Toujours pas sauté le pas malgré tous vos retours plutôt engageants (en tout cas pour certains titres) mais je garde l'idée pour un moment ou je serai plus dans le mood :-)

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    1. Il faut au moins tenter, pour voir si tu tombes dans la marmite....

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  16. Tu es une fan inconditionnelle de l'auteur.

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  17. Je fais partie de ceux qui n'ont encore jamais lu l'auteur mais il me faut faire ce pas car je ne doute pas cela pourrait me plaire. Merci pour ce billet qui me permet de me rapprocher de l'univers de l'auteur.

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    1. Pour toi qui es adepte de la littérature de l'est, c'est un incontournable :)

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  18. Comme tu le sais, j'ai été moins séduite que toi. J'ai trouvé les idées intéressantes mais presque plus élaborées dans ton billet (qui est excellent ^^) que dans ce livre trop court pour moi. N'étant de manière générale pas fan des novellas et autres romans courts, je me dis que je pourrai laisser une autre chance à cet auteur.

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    1. En lisant ton commentaire, je me dis que j'ai sans doute apprécié cette novella parce que j'ai déjà lu l'auteur, et que j'y ai retrouvé, entre les lignes, les idées qui infusent son œuvre d'une manière générale.. il est donc tout à fait possible que j'ai extrapolé à partir de peu ... conclusion : oui, laisse lui une autre chance avec un titre plus long !

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  19. Fascination ou rejet selon les blogs ! Mais je sens qu'il me faudra essayer !

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    1. Je peux me tromper, mais je t'imagine plutôt dans le premier groupe... :)

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  20. Des Livres Rances26.3.26

    J'ai découvert l'auteur par ce texte il y a quelques années, assez envoûtant pour un exercice de style très fort !

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    1. C'est une bonne introduction à son œuvre, ne serait-ce que par sa brièveté, qui permet de "tester" l'écriture sans s'engager sur du long terme... je l'ai personnellement découvert avec Guerre et guerre, qui reste à ce jour mon préféré.

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