"Un de Baumugnes" - Jean Giono
"Il y avait de la fesse ; le patron jouait de l’accordéon comme s’il tirait sur de la pâte à berlingot ; le litre de pays, vingt sous : ça nous allait comme un gant."
Le jeune homme lui confia être très perturbé par une infamie dont il avait été témoin. Une jeune paysanne croisée à plusieurs reprises dans une bourgade où il était saisonnier agricole fut séduite par un malandrin de sa connaissance qui la mit sur le trottoir à Marseille. Il était depuis sans aucune nouvelle de la belle, et traumatisé par sa propre inaction face à ces terribles événements. Albin, ça a son importance, était originaire de Baumugnes, un pays "fait de grosse terre qui touche le ciel et d’arbres d’un droit élan, (…), d’air aiguisé comme un sabre", dont la petite communauté avait pour aïeux des irréligieux bannis de la société des hommes, à qui l’on avait coupé la langue pour les empêcher de salir les textes sacrés. Les parias avaient ainsi dû inventer leur propre langage, qui s’est transmis d’une génération à l’autre, en même temps qu’une candeur et une gentillesse rendant leur descendance inapte à la violence.
Emporté par sa trop grande générosité et sa propension à secourir son prochain, touché par la détresse de cet Albin "clair comme de l’eau", notre narrateur décida de prendre les choses en main, et de partir à la recherche de la jeune fille perdue.
Il nous raconte cette histoire avec une spontanéité réjouissante, où s’entremêlent le lyrisme que lui inspire un environnement naturel qui se fond naturellement dans le récit, et une gouaille aux accents populaires qui vire parfois au grivois mais jamais à la vulgarité. Les images abondantes, vives et concrètes, la sincérité avec laquelle il exprime ses émotions, créent une réelle proximité avec le héros.
Et il trône sur tout ça une sorte de magie, la rudesse taiseuse du monde rural s’entremêlant à des éléments de conte -enlèvement d’une belle, musique ensorcelante…, un conte dont les héros sont campés par des "hommes redevenus sauvages avec la pureté et la simplicité des bêtes", et qui n’ont besoin ni d’armure ni de titre de noblesse pour exprimer un certain esprit chevaleresque. Un conte, aussi, qui réhabilite ces filles que la morale puritaine juge "perdues", alors qu’elles ne sont que des victimes de la brutalité masculine.


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