"La petite sœur – Un portrait de Silvina Ocampo" - Mariana Enriquez
"Elle se cachait. Voici, dans ce livre, les indices que j'ai trouvés derrière ses textes explosifs. Et leurs traces ont le parfum luxuriant du secret."
Silvana est connue comme la sœur de -l’écrivaine Victoria
Ocampo-, l'épouse de -Adolfo Bioy Casares-, l'amie intime de -Luis Borges- … mais
qui était-elle vraiment ? Certains la définissent comme l'une des femmes
les plus riches et excentriques d'Argentine, d’autres comme l’une des
écrivaines les plus brillantes et étranges de la littérature espagnole, mais tout
cela ne dit rien d'elle. Pour tenter de percer son mystère, Mariana Enriquez reprend
des extraits d'entretiens, de biographies et de témoignages de proches, se rend
sur les lieux où vécut Silvana Ocampo - villa colossale à la campagne, immeuble
de dix étages à Buenos Aires appartenant intégralement à la famille de l’écrivaine…-,
dont elle interroge les riverains…
Il y a des faits purement biographiques, ou sur lesquels
s’accordent tous les témoignages.
Née dans une des familles les plus riches de l’aristocratie
d’Argentine, Silvana Ocampo était la benjamine de 6 sœurs, raison pour laquelle,
peut-être, ses parents se sont montrés plus permissifs (plus
indifférents ?) avec elle qu’avec ses aînées. Elle, disait se sentir comme
l’etcétéra de la famille. C'est en tout cas une femme qui, selon les
termes de Virginia Woolf, a toujours eu son lieu à elle, et n'a jamais eu
besoin de travailler pour gagner de l'argent. Elle n’a pour autant jamais
vraiment usé des privilèges que lui donnait une fortune dont elle ne semblait
pas avoir vraiment conscience (comme c’est certes souvent le cas des très
riches oisifs). Certains témoignages soulignent même son avarice, mais révèlent
surtout une indifférence pour les signes extérieurs de richesse. Elle préférait
par exemple raccommoder ses vieilles espadrilles à l’aide de sparadrap plutôt
que d’en acheter une nouvelle paire, et tous les proches soulignent l’état de
délabrement dans lequel tombait peu à peu les lieux gigantesques et magnifiques
où vécut le couple Ocampo-Casares, qui se souciait peu de leur entretien, et
menait par ailleurs une vie sociale très restreinte.
Elle s’éloigne du dessin et la peinture, ses premières
passions, peu après son mariage avec Adolfo Bioy Casares, qu’elle convainc d'arrêter
ses études de droit pour se consacrer comme elle à l'écriture, selon Silvina le
plus beau métier au monde. C’est à la même époque que le couple noue une amitié
indestructible avec Borges. On sait d'elle, sinon, qu'elle adorait les chiens
et les caravanes, qu’elle achetait toujours les mêmes baskets, qu'elle aimait
marcher, que son mari a toute sa vie collectionné les maîtresses mais que le
couple s’écrivait tous les jours des lettres passionnées, que Bioy et Silvana
-qui était stérile- adoptèrent la fille d’une des amantes de ce dernier, et
permirent à l’enfant de maintenir le contact avec sa mère biologique…
Et puis il y a les rumeurs, les scandales étouffés. Celui
d'une soi-disant liaison entre Silvana et celle qui allait devenir sa
belle-mère, ou celui, encore plus sulfureux -et qui serait à l’origine de sa
brouille notoire avec sa sœur Victoria-, du ménage à trois qu’aurait formé
l’écrivaine avec sa nièce adolescente et son mari. On l’a aussi prétendue un
peu voyante, capable de prémonitions. Une des idées reçues les plus tenaces la
concernant est qu'elle subissait l'ombre de Victoria, de Borges et de son mari,
mais certains témoignages évoquent une réalité sans doute plus complexe,
affirmant un choix délibéré de rester cachée, de s’inventer un mystère pour ne
pas avoir à se justifier. Ce qui est certain, c’est qu’elle n'était pas
intéressée par la sphère publique, et qu’elle était dénuée de tout snobisme, ne
se vantant jamais de rien.
Au-delà des rumeurs, des témoignages contradictoires sur
lesquels il est impossible de trancher, l’auteure compose une mosaïque
d’éléments récurrents pour dresser un portrait à la fois crédible et
énigmatique, dont émerge une femme à la personnalité singulière, à la fois
discrète et originale, distante et sensuelle, et d’une excentricité naturelle qui
frappait ceux qui la rencontraient. Difficile de définir le charme de cette
personnalité insaisissable, dont on remarquait d’abord les jambes interminables
-qu’elle savait mettre en valeur- et la voix, marquante au point que tous ceux
qui évoquent Silvana cherchent d’abord à imiter son élocution tremblotante, hésitante,
articulant des énormités qu'elle énonçait avec un naturel désarmant, et un humour
à la fois faussement ingénu et moqueusement pervers. Chacun souligne son
imagination et son sens de l’observation, son acuité et sa capacité d’écoute,
son ironie et sa précision. Dans la vie comme dans l’écriture, elle n'en
faisait toujours qu'à sa tête, et une rencontre avec elle pouvait être à la
fois surréaliste, inquiétante et ludique. Des qualificatifs qui semblent tout
aussi appropriés pour définir son œuvre, régulièrement décrite et commentée par
Mariana Enriquez, d’une manière subtile et synthétique qui donne fortement
envie de s’y plonger.
Poétesse et nouvelliste, c’est surtout dans ce dernier
emploi qu’elle a fait preuve d’une véritable audace, ouvrant une nouvelle voie,
indépendante des courants littéraires de son temps, où cohabitaient un idéal d’humanisme
littéraire consistant à "écrire bien" et un impératif formaliste de
trame parfaite. Son mari lui-même affirmait que son œuvre ne ressemblait à
aucune autre et qu’elle ne fut influencée par aucun écrivain. Parfois comparée
à Borges, elle était pour certains bien plus "argentine" que lui,
portée par une passion absente de la littérature plus "cérébrale"
de son ami. Ses nouvelles tournent autour des thèmes de l’affrontement entre
adultes et enfants, des maisons, de l’obsession du double, de la cruauté, ou
encore de la prémonition. Elles sont souvent empreintes d’étrangeté et de
perversion, parfois de surréalisme.
Morte à 90 ans, elle a écrit toute sa vie, même quand elle a
commencé à subir les premières manifestations de la maladie d'Alzheimer. Aujourd'hui
chouchoute des universitaires, elle est considérée comme l’une des plus grandes
écrivaines d’Argentine, bien qu’elle ne se vende toujours pas beaucoup.


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