"Jeu sur tambours et tambourins" - Olga Tokarczuk
"M. affirmait que la folie est une adaptation personnelle et saugrenue au monde."
Le premier est celui de la place qu’occupe l’art, notamment
la littérature, dans nos vies, et la nature de nos rapports avec la création et
la fiction.
Dans le premier texte, (un des rares qui m’a marquée), la
lectrice d’un roman à la Agatha Christie, avec réunion de personnages dans un
château transformée en résidence d’écriture, s’agace de la lenteur de
l’intrigue et décide d’agir, provoquant l’interpénétration de la réalité et de
la fiction. L’auteure y évoque avec humour l’importance de l’imagination, indispensable
à l’équilibre des individus, avec une héroïne obsédée par son livre en cours,
qui déplore que son temps soit vampirisé par les tâches domestiques. Pour le
héros d’une autre nouvelle, qui se déroule au XVIIème siècle, "le propre
de l’homme est de créer des choses superflues et éblouissantes", et c’est
ce que fait ce baron von Kynat, en embarquant tout son village dans une
reconstitution grandeur nature de la conquête de Jérusalem.
La fiction, définie sans connotation péjorative comme "un
univers de mensonges", colore la vie, en créant des possibilités dont
nous prive la réalité. Vectrice d’Histoire et d’histoires, elle est aussi un
moyen de garder la trace des événements fondateurs ou traumatisants, comme l’illustre
par exemple la nouvelle où une écrivaine reçoit l’enregistrement d’un homme lui
contant l’incroyable aventure, qu’il lui demande de transcrire, de son naufrage.
Le pouvoir de la musique est aussi évoqué au moins à deux
reprises. En écoutant à travers le sol de son appartement chanter sa voisine du
dessous, une femme fait advenir la beauté dans son morne quotidien. Et dans le
texte qui donne son titre au recueil, la musique est à la connaissance de la
narratrice le seul élément stable d’une ville mouvante, où ses repères changent
en permanence, stations de métro et magasins semblant se déplacer d’un jour à l’autre.
Une place importante est également accordée au langage, moyen
d’échanges qui permet l’intégration à la communauté, et dont l’appropriation
rend les individus maîtres de leur propres récits, quand à l’inverse son manque
de maîtrise génère isolement et malentendus.
Dans un texte très émouvant, une danseuse vieillissante écrit
au père qui l’a reniée des lettres qu’elle ne lui envoie pas. Dans un autre, le
séjour d’un professeur de psychologie anglais à Varsovie, où il doit tenir une
conférence, se métamorphose en un vague cauchemar lorsqu’il se retrouve seul et
dans l’incapacité de joindre quiconque dans cette ville où il n’a aucun repère
et dont il ne parle pas la langue (on pense à Epépé de Ferenc Karinthy).
L’ensemble est complété de nouvelles assez disparates. Certaines
ont pour toile de fond la Pologne communiste ou stalinienne, où règne un froid
et une obscurité permanents. D’autres tournent autour de thèmes intimes et familiaux
-le délitement d’un couple dont le mari est infidèle, une mère et une fille au
lien fusionnel éprises du même homme, une fille volage en quête d’un père pour
son enfant…
Un recueil donc assez inégal, et peut-être trop long, qui a provoqué
quelques moments d’ennui, certaines histoires suscitant peu d’intérêt, même si
j’en ai apprécié la fréquente porosité entre invention et réalité, et l’introduction
régulière d’une dimension surnaturelle dans les récits.
L’écriture d’Olga Tokarczuk pourtant fait souvent mouche, avec sa richesse, ses images a priori incongrues et néanmoins évidentes, son humour et son sens de l’absurde…



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