"Sidérations" - Richard Powers
"Je ne savais pas comment être un bon parent."
Le talent de Richard Powers pour entremêler détresses intimes et drame collectif s’exprime dans ce roman de manière poignante.La détresse intime est celle d’un deuil. Aly, infatigable
activiste à la tête d’une ONG de défense de l’environnement, est morte dans un
accident de voiture deux ans auparavant. Theo, astrobiologiste, s’est ainsi
retrouvé à élever seul leur fils Robin, alors âgé de sept ans. Une tâche
d’autant plus ardue que Robin n’est pas un enfant comme les autres. Aucun
diagnostic n’a pu être concrètement posé sur son syndrome, que l’on découvre
surtout par ses manifestations : crises de rage ou d’angoisse
incontrôlables, hypersensibilité, attachement irraisonné à divers manies et
rituels. C’est aussi un garçon très doué pour le dessin, doté d’une
compréhension aigue des choses, d’une mémoire prodigieuse et d’une gravité
qu’on ne s’attend pas à trouver chez un enfant de cet âge. Robin est, enfin, à
la fois obsédé et dévasté par la violence faite par l’Homme à l’ensemble du
vivant, animaux…
Et l’actualité -dont son père tente pourtant de le préserver
autant que possible- lui donne de fréquentes occasions de sombrer dans le
désespoir. La toile de fond de l’intrigue, qui se déroule à une époque
indéterminée, probablement quelques années devant nous, est marquée par des
catastrophes climatiques -incendies, inondations…- sévissant à travers le
globe, par un déchaînement de la violence terroriste et un conflit opposant la
Chine aux Etats-Unis, gouvernés par un président autocrate et obtus qui ressemble
fortement à Trump…
Tentant de maintenir le délicat équilibre entre l’exigence
de vérité qu’il s’impose et la conscience de la vulnérabilité de son fils, Theo
s’efforce de le protéger des autres comme de lui-même. Il lui inculque la
capacité à s’extasier face au mystère et à la beauté du vivant, l’embarque
dans des épopées virtuelles à la découverte d’exoplanètes qu’il invente, sur
lesquelles ils traquent des preuves de vie. Leur relation est faite de
compréhension intime, d’une extrême attention à l’inconfort psychologique de
l’autre, et de l’entretien permanent du souvenir émerveillé d’Aly.
Les interactions avec les autres sont pour Robin en revanche
plus compliquées. A l’école, il est harcelé par ses camarades, peine à se faire
des amis, et se voit bientôt menacé d’exclusion suite à ses crises. Refusant de
le soumettre à des traitements médicamenteux dont l’efficacité consiste à l’abrutir,
Theo se tourne vers un neurologue de sa connaissance qui expérimente le
traitement des pathologies mentales en entraînant le cerveau à l’empathie grâce
à l’Intelligence Artificielle. Les résultats, spectaculaires, transforment
Robin, qui acquiert une sagesse et une sérénité consolatrices.
Le dialogue père-fils file tout au long du roman, entrecoupé
des réflexions et des souvenirs de Theo, dont la narration se déroule a posteriori
-comme le révèle son emploi du passé simple-, certaines allusions annonçant peu
à peu une issue dramatique. Le lecteur est à la fois profondément touché par son
apprentissage de la paternité, qui convoque et entremêle empathie,
intelligence, mais aussi l’humilité que révèlent ses doutes permanents et désespéré par
le rappel permanent de la finitude du monde que l’homme, par son inconséquence
et son avidité, a rendu possible. Richard Powers nous met face à la cruelle
absurdité du paradoxe qui fait de l’éco-anxiété une pathologie, une anormalité, et oppose à leur désavantage ceux que leur conscience aigue de la dévastation
en cours investit de la conviction que rien n’a de sens hormis s’engager pour
sauver le vivant, à ceux qui continuent de s’accrocher à leurs privilèges matérialistes
et à leur petit confort, pendant que les espèces meurent par milliers.

Un auteur américain incontournable, pour moi... et quelle intelligence ! Ce roman est mon préféré avec Le temps où nous chantions.
RépondreSupprimerIl est marquant ce livre
RépondreSupprimerJe l'avais lu, et aimé.
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